Paul Valéry : pas de causes linéaires


Chez Paul Valéry:

“Il faut laisser aux politiques la méprisable discussion des “responsabilités” et l’usage de cette notion, ridicule comme l’est tout ce qui prétend donner au passé une conséquence directe sur le présent - ce qui méconnaît le mélange des choses réelles brassées à chaque instant - et voit des causes linéaires.”

(1937
Pléiade volume 2 des Cahiers, page 1495)

L’homme n’a jamais eu une identité unique. La grande nouveauté avec le numérique, c’est que l’existence de plusieurs identités est reconnue. Paradoxalement, ces jeux de rôle, loin de dissimuler l’individu, le révèlent


MYSPACE

MySpace de Page2007 : Axel - Tina

140 millions de myspaciens

e-moi, e-moi, e-moi

“La nouvelle tribu des internautes a choisi son terriroire : MySpace, un site où l’on n’a que des amis. Dans ce cyberpays, chacun fait ce qu’il lui plaît et devient le maître du monde. Voyage dans le royaume du nombrilisme participatif

C’est un monde spacieux et spécial. Il s’appelle MySpace. Un lieu où le plus anonyme des anonymes devient le roi de la fête. Il lui suffit d’entrer dans la danse du web, de créer une page sur myspace.com. Et là, la farandole de l’amitié peut commencer. Appelons-le M. Tout-le-Monde, disons MTM, c’est-à-dire l’immense majorité d’entre nous. Sur MySpace, MTM est l’égal des grandes stars de la planète, Madonna ou Monica Bellucci, avec qui il communique sur un pied d’égalité. Dans MySpace, fini les carrés VIP, les privilèges : chacun est logé à la même enseigne. Le myspacien de base est chouchouté, dorloté. Il surfe à la mode participative. En d’autres termes, il ne s’intéresse qu’à lui, mais rêve d’avoir beaucoup d’amis. Sur MySpace, il est servi. Petit résumé du phénomène : né aux Etats-Unis en 2003, MySpace veut faire communiquer les musiciens entre eux, connus et inconnus. Un site très pointu où l’on échange des grilles d’accords et les derniers potins de la planète rock. Très vite, ses fondateurs, Tom Anderson et Chris DeWolfe, sont débordés. Balayés par une tornade venue de loin : le besoin de communiquer de la génération des 14-30 ans. En quelques mois, MySpace devient un gigantesque forum, un site de rencontres où les tribus se croisent et s’entrecroisent à l’infini. Cette agora virtuelle regroupe 140 millions de fans. Les plus assidus : les adolescents. Aux Etats-Unis, les filles (70%) et les garçons (57%) de 15 à 17 ans disposent d’un « profil » en ligne. MySpace est de loin leur destination préférée (85%), devant d’autres réseaux sociaux moins connus (1). Et logiquement, en août dernier, sa version française apparaît sur le web. Elle compte déjà 1,2 million d’adeptes.

Comment expliquer un tel raz de marée ? D’abord parce que l’accès à MySpace est gratuit. Ce n’est pas rien. Ensuite il y a la qualité de l’accueil. Quand MTM se rend sur le site et crée son profil, il reçoit instantanément un courriel de confirmation : «Nous espérons que tu vas t’éclater sur MySpace!» MTM est ravi. Il compte pour ses hôtes. M. Tout-le-Monde n’est pas n’importe qui. Il peut aussi tout faire à partir de sa page personnelle : télécharger des chansons ou des vidéos, animer des photos, chatter, envoyer des messages et des commentaires, en recevoir. Il peut mentir, tricher, se confesser, draguer, flatter, contacter, aimer, vitupérer. Il surfe dans le cyber-éden avec la nonchalance de la génération MP3. Il joue les pirates, les grands seigneurs, les poètes désenchantés, les chanteurs masqués, les homosexuels militants. Il est multicarte, multifantasme. Il se démultiplie à l’infini. «C’est l’univers de l’égotopie, analyse Robert Ebguy, sociologue au Centre international de Communication avancée.L’internaute flatte son narcissisme en projetant sur son profil un personnage utopique, un spectacle de lui-même. » Schizo, le myspacien ? Affirmatif. Et polymorphe aussi. Il s’invente de nouvelles vies, des personnages multiples. Il se met en spectacles. «C’est sans doute la raison du succès de MySpace, ajoute Robert Ebguy. Au départ, le lieu est fait pour des artistes. Avec les codes de la tribu pop-rock. Or aujourd’hui nous sommes tous des artistes. MySpace, c’est la «Star Academy» de masse…» Ainsi, dans le « cyber-château » myspacien, notre ami MTM, si seul dans la vie réelle, peut choisir ses amis, son clan, puis les abandonner sans explication. Sur MySpace, il n’y a pas de pression sociale, pas de contraintes, pas de parents rabat-joie. Pour faire taire les emmerdeurs, il suffit de cliquer. Et l’Autre disparaît instantanément. Dans ce paradis schizophrène et ludique, on peut se regrouper par affinités. De véritables réseaux se constituent. Il y a les tribus de gothiques, de cinéastes, de sportifs, de fétichistes du fast-food, de philatélistes, de motards tendance Hells Angels, de fans de tout poil. Certains découvrent par hasard d’anciens camarades de la maternelle. D’autres, de nouvelles tendances. «Une fille de la fac m’a parlé de MySpace, raconte Lydie, 22 ans. Elle est dans un réseau de mode, et elle a plein de plans super. Alors j’ai créé ma page, je lui ai demandé de m’accepter parmi ses amis. Depuis, je reçois plein de mails sur les magasins pas chers, les créateurs, etc.» Au-delà des tribus, ce qui rapproche les myspaciens ? Le zapping permanent. Le besoin frénétique de vivre mille vies. Comme Nora, étudiante en histoire de l’art. Nora a deux profils sur MySpace. Sur le premier, elle apparaît sous les traits d’une jolie blondinette intellectuelle, passionnée par la nouvelle vague du cinéma turc. Sur le deuxième, elle est une femme fatale délurée, à tendance masochiste. Une seule femme, trois vies. «L’homme n’a jamais eu une identité unique, estime Stéphane Hugon, sociologue au Centre d’Etude sur l’Actuel et le Quotidien de la Sorbonne. Un salarié marié, par exemple, fréquentait deux milieux, le familial et le professionnel. Il avait donc deux identités, voire une troisième s’il était dans une équipe de foot. Mais il était forcé de cacher ses différentes casquettes. La grande nouveauté avec le numérique, c’est que l’existence de plusieurs identités est reconnue, et même valorisée. Paradoxalement, ces jeux de rôle, loin de dissimuler l’individu, le révèlent.» Comment appréhender cette polyphonie des moi ? Formidable paradoxe que ce gigantesque supermarché des ego. «Les jeunes générations se méfient des institutions, de l’Etat, des médias, souligne Robert Ebguy. Les petites solidarités ont disparu. La notion même de société est branlante. Que reste-t-il? MySpace, mon espace privé à moi, où je suis actif et où je montre ce que je veux.»
Lové dans son lit, au chaud, le myspacien chatte avec ses « amis ». «C’est plus à la mode que Meetic, confie Adeline, 17 ans. Mais attention aux imposteurs! J’ai retrouvé un mec dans un café. Il n’était pas musicien, il n’avait pas 20ans et… je l’ai trouvé moche, en vrai!» L’usage n’a pas échappé à certains pervers. En janvier, le « réseau » connaît ses premiers déboires. Aux Etats-Unis, cinq filles âgées de 14 et 15 ans sont agressées sexuellement par des hommes majeurs qu’elles ont rencontrés sur le site. Ils se faisaient passer pour des teenagers. Les familles des victimes ont porté plainte contre MySpace. «La sécurité sur internet est une responsabilité partagéeentre les fournisseurs de services et les familles», précise Hemanshu Nigam, responsable de la sécurité de MySpace. «Internet est l’un des endroits les plus sûrs, certainement plus que le monde réel», rassure Marc Mayor, directeur général de MySpace-France. Pour lui, MySpace est une bulle de bonheur dans un monde de brutes. Sa force ? Il est créatif et branché. «Le réseau est marqué par son style d’origine, celui de la musique de Los Angeles.» Surf, sex and sun ? «Pas seulement, poursuit Marc Mayor. Nous sommes aussi le plus grand rassemblement de musiciens de la planète, plus de 3millions d’artistes nous ont rejoints : les jeunes talents comme les célébrités.» Que viennent donc faire les stars dans ce fourre-tout virtuel ? Elles font leur « marché », cherchent de nouveaux fans, en jouant le jeu de nous-sommes-tous-des-amis. Elles font du marketing participatif. Business et fraternité. Elles annoncent les dates de sortie de leur prochain film ou mettent en écoute leur musique. Pas d’illusions cependant. Madonna, Björk ou Monica Bellucci risquent peu de répondre en personne aux mails de leurs milliers d’amis. Leurs assistants s’en chargent. Les exceptions ? Alain Souchon, par exemple. Pour prouver qu’il est un honnête myspacien, le chanteur se filme lui-même pianotant sur son clavier d’ordinateur. «C’est un formidable outil d’autopromotion, confesse l’écrivain Tatiana de Rosnay. Je découvre des gens du même métier, et je discute avec des lecteurs que je n’aurais certainement pas eu l’occasion de rencontrer ailleurs.» Ses amis écrivains, David Foenkinos, Serge Joncour, Arnaud Cathrine, Jessica Nelson ou Christophe Paviot, sont eux aussi des habitants de la planète MySpace. Serge Joncour : «Le plus important, c’est la consanguinité entre les membres. Moi, je suis publié. Un auteur m’envoie ses textes. Lui, il aimerait être publié. Nous appartenons à la même communauté! Et parfois on se croise dans une soirée…» Tribalisme et dialogue.
«Dans une société cloisonnée et hiérarchisée, déclare Jean-Charles de Castelbajac, le parrain de MySpace Boudoir, la nouvelle communauté mode du site, MySpace permet de contourner le parcours classique de construction d’une carrière.» Le grand couturier y a rencontré de jeunes créateurs du monde entier. «C’est un capteur de tendances et un lieu de découverte d’artistes», ajoute-t-il. MySpace, un dénicheur de talents ? Dans l’édition, Stephen Carrière et Guillaume Robert (éditeurs des jeunes écrivains branchés, comme Florian Zeller) y détectent des futurs best-sellers. Et les musiciens ? Ils ne représentent plus que 1% ou 2% des membres. Ce qui ne les empêche pas d’avoir leurs légendes : celle d’Arctic Monkeys et de Lily Allen, des groupes nés sur MySpace. Comme eux, les petits groupes fédèrent des communautés de fans. Exemple : Q, le chanteur de missRose : «L’astuce, c’est de se créer un large réseau d’amis. Les gens se recommandent ta page, et ils viennent écouter ta musique.» Les maisons de disques aussi. Parfois elles tombent sur une pépite et l’engagent. «Des directeurs artistiques et des programmateurs se baladent sur le site, raconte Pamela Hute, chanteuse pop française, une des pionnières de MySpace. Mais il ne faut pas rêver. Il faut avoir beaucoup d’amis pour être repéré. Ce sont les pages très fréquentées que les majors surveillent.» C’est la stratégie du bouche-à-oreille. Un pied de nez au matraquage de masse des majors comme Universal ou Sony. Paradoxe : aujourd’hui, le site parraine lui-même des groupes, révélés lors du « MySpace Secret Shows », le grand rendez-vous des myspaciens. Va-t-il provoquer la mort, à moyen terme, des grandes maisons de disques ? Va-t-il surtout devenir, comme YouTube ou Secret Life, un grand marché virtuel où l’on viendra chasser le consommateur ? Et si cette bulle de bonheur n’était pas aussi rose ? Le myspacien a un gros défaut. Il est totalement dépendant de son réseau. Il passe des heures à surfer de page en page à la recherche de lui-même à travers les autres. Il est fondamentalement addict. A force de se démultiplier, ne va-t-il pas finir par se perdre ? «MySpace est un exil en dehors de la réalité, un exode de l’identité, dit le philosophe et urbaniste Paul Virilio. Il s’est même emparé de la création artistique pour la virtualiser. Seule la publicité est capable de faire la promotion d’un tel univers. Cette fuite est tragique pour l’avenir…»

(1) Selon une étude du Pew Internet & American Life Project publiée le 7 janvier 2007.

Lily Allen, une brunette piquante et provocante, nouvelle star de la musique reggae pop, est une des réussites du « phénomène MySpace ». En novembre 2005, la petite Anglaise de 20 ans diffuse toutes ses chansons sur le site. Le buzz généré provoque un engouement presque immédiat. « Smile », son premier single, est en tête des ventes britanniques en juillet 2006.

 
MySpace

Dans le monde
Créé en 2003 à Los Angeles.
39 milliards de pages vues par mois.
140 millions de membres.
3 millions d’artistes.
Premier site aux Etats-Unis en termes de pages vues.

En France
30 millions de pages vues par mois.
1,3 million de membres.
70 000 groupes et artistes.
Croissance de 20% par mois.

 
Tous ego

C’est un phénomène étrange. On pourrait l’appeler le nombrilisme de masse. Ou encore l’égoïsme participatif. Ce nouveau mode de relation sociale explose littéralement sur internet. Que nous dit-il exactement ? Qu’en une petite décennie les codes et les comportements sociaux ont subi une révolution violente. Désormais, les adeptes de myspace.com, Second Life, YouTube vivent par procuration dans des espaces virtuels. Ils s’y abîment au sens littéral, se perdent, se retrouvent dans un extraordinaire labyrinthe d’images, de sons et de couleurs, à la recherche de l’âme soeur, de l’idéal ou de la bonne occase. Ils cherchent des amis, des compagnons de voyage dans le monde virtuel. Ils s’inventent des vies, comme si la leur sentait le rance et l’ennui. Ils courent, courent, zappent, s’épuisent dans des marathons qui s’appellent forums, chats. Des confessionnaux du xxie siècle où l’on peut tout dire, puisque tout est possible, comme dirait un candidat à l’élection présidentielle. Cette explosion des ego annonce-t-elle l’ère de la générosité ou bien celle de la schizophrénie généralisée ? Qui sont nos vrais amis ? Réponse dans la vraie vie.

 
Un site à 6 milliards de dollars

Gratuit pour les internautes, MySpace est une aubaine pour les annonceurs. Car le site est un fichier marketing géant tenu à jour de manière spontanée par les utilisateurs eux-mêmes. Chaque profil renseigne directement les publicitaires sur l’âge, le sexe, les préférences culturelles et l’influence de son auteur au sein de la communauté, son nombre d’amis. Les opérateurs de téléphonie mobile s’y précipitent en proposant de télécharger les chansons préférées de la communauté. MySpace envisage un développement rapide sur les portables. Ce formidable potentiel n’a pas échappé à Rupert Murdoch. Le patron de l’empire des médias News Corps a racheté MySpace en août 2005 pour 580 millions de dollars. Un investissement déjà rentabilisé puisque Google a déboursé 900 millions de dollars pour être l’unique moteur de recherche du site pendant trois ans. Le magnat des médias estime aujourd’hui à 6 milliards la valeur actuelle de MySpace. Soit dix fois plus que son prix d’achat…”

 

Léna Mauger, Serge Raffy
Le Nouvel Observateur

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