EQUIVALENCE-ALTERNANCE - MONTHERLANT ET L’HERMES QUADRIFRONS
Je suis toujours étonné quand on s’étonne des “contradictions”. La dénonciation des “contradictions” cache souvent un essentialisme qui ne résiste pas à l’examen. Les “contradictions” ne sont que des façons différentes d’approcher la vérité, qui ne réside jamais dans une définition simple, ou un mode d’être unique.
Montherhant a développé dans ses Carnets de 1964 la notion de l’équivalence-alternance et de l’Hermès quadrifrons. Voici.
JANUS
“Si le monde n’a aucun sens, comme il est évident pour nous, tenir avec lui les conduites les plus différentes est le seul parti raisonnable. C’est l’équivalence.
Et comme on ne peut pas les tenir toutes à la fois, il faut alterner.
Le matin se faire de lui l’opinion réfléchie que s’en fait un Sénèque, l’après-midi être dans l’action le héros qu’est un Regulus, l’après-dîner se prêter aux passions désordonnées qui tourmentent les personnages des tragiques, ou du moins, si les passions vous manquent, avoir du monde une vision tragique, la nuit (sauf quelques heures très nécessaires pour se remettre d’une journée bien remplie) mener les aventures franchement rigolotes des lascars de Pétrone : cette conception et cette pratique de la vie, fussent-elles condamnées avec indignation ou dédain tant par les clercs que par le consensus omnium, n’en resteraient pas moins pour moi, en 1964 comme en 1927, une conception et une pratique parfaitement intelligentes, - et je dirai : les seules intelligentes.
Autre image : l’Hermès quadrifrons monté sur pivot et mobile sur son socle. Un de ses visages est un visage profond (quasiment le visage de l’être de sagesse bouddhique), l’autre un visage tragique (le masque tragique grec), l’autre un visage héroïque (la Marseillaise de Rude), l’autre un visage rieur (un visage de faune).
On tourne l’Hermès, mettant en lumière l’une ou l’autre des quatre faces, à volonté.
On peut même le tourner de telle sorte que la lumière vienne sur deux visages à la fois. Tout n’est qu’une question de tourner l’objet d’une certaine manière, ou de tourner autour de lui, ce qui revient au même.
(Insistons sur notre Sénèque qui, si nous le “prenons” durant les sept années où il exerce pour ainsi dire le pouvoir, le matin délivre avec ampleur dans son oeuvre de dramaturge toutes les passions humaines, l’après-midi mène comme conseiller du très jeune Néron les affaires de l’Etat, et le soir écrit son oeuvre de moraliste, où il discrédite sans pitié les passions et les affaires. Saisissant exemple de l’équivalence-alternance.)
J’ai écrit dans La Relève du matin : “je crois au sérieux de la vie”. Et j’ai écrit dans les Carnets : “La vie devient une chose délicieuse, aussitôt qu’on décide de ne plus la prendre au sérieux.” Nulle contradiction. C’est une question de moments.
Mon “instabilité”, a-t-on dit. Certes, une instabilité qui est un principe. Et une instabilité qui reste stable pendant trente-sept ans.”
Henry de Montherlant, Va jouer avec cette poussière, Carnets 1958-1964, Gallimard, pages 195-196
Rencontre atemporelle entre une jeune fille et un homme de bronze













