BERNANOS : On me pressait de devenir un garçon pratique sous peine de crever de faim. Or, ce sont mes rêves qui me nourrissent


Bernanos, dans Les Enfants humiliés :

“Si loin que je remonte vers le passé, je ne me souviens pas d’avoir eu beaucoup d’illusions.

L’illusion, c’est le rêve à bon marché, fil et coton, le rêve trop souvent greffé sur une expérience précoce, le rêve des notaires futurs.

J’ai fait des rêves, oui, mais je savais bien qu’ils étaient des rêves.

L’illusion est un avorton de rêve, un rêve nain, proportionné à la taille de l’enfance, et moi, mes rêves, je les voulais démesurés - sinon, à quoi bon les rêves ?

Et voilà précisément pourquoi ils ne m’ont pas déçu.

Si je recommençais la vie, je tâcherais de les faire encore plus grands, parce que la vie est infiniment plus grande et plus belle que je n’avais cru, même en rêve, et moi plus petit.

J’ai rêvé de saints et de héros, négligeant les formes intermédiaires de notre espèce, et je m’aperçois que ces formes intermédiaires existent à peine, que seuls comptent les saints et les héros.

Les formes intermédiaires sont une bouillie, un magma - qui en a pris au hasard une poignée connait tout le reste, et cette gelée ne mériterait pas même de nom, si les saints et les héros ne lui en donnaient un, ne lui donnaient leur nom d’homme.

Bref, c’est par les saints et les héros que je suis, les héros et les saints m’ont jadis rassasié de rêves et préservé des illusions.

Je n’ai jamais pris, par exemple, les bigots pour des chrétiens, les militaires pour des soldats, les grandes personnes pour autre chose que des enfants monstrueux, couverts de poils.

A quoi servent-ils ? me demandais-je.

Au fond je me le demande encore.

Le fait est qu’ils ne m’ont servi à rien. Car voilà justement de quoi faire tiquer les réalistes conseilleurs, voilà ce qui donne à ma pauvre vie un sens - par ailleurs si plate et si bête… On me pressait de devenir un garçon pratique sous peine de crever de faim. Or, ce sont mes rêves qui me nourrissent. Les bigots, les militaires et les grandes personnes en général ne m’ont absolument servi à rien, j’ai dû trouver d’autres patrons, Donissan, Menou-Segrais, Chantal, Chevance, - c’est dans la main de mes héros que je mange mon pain.”

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MALRAUX : BERNANOS vit dans un monde particulier, créé par lui


Malraux, à propos de l’Imposture, de Bernanos:

“ce ne sont pas les personnages qui y créent les conflits, mais les conflits qui y font naître les personnages”.

“Je crois que les résistances que rencontra Sous le soleil de Satan et que rencontre L’Imposture, malgré des qualités telles qu’elles font de M. Bernanos l’un des meilleurs romanciers de sa génération, tiennent à ceci:

l’auteur ne se soumet pas au réel communément reconnu; il vit dans un monde particulier, créé par lui.”

La Nouvelle Revue Française, 1er mars 1928

Bernanos : la main dans la main de ces fils dont nous sommes peu sûrs, nous nous endormîmes


Dans La Grande Peur des Biens-Pensants, Bernanos rejoint le texte de Chateaubriand sur la fausseté de l’histoire et les mensonges de la transmission.

Mais là où Chateaubriand est cynique, chez Bernanos c’est une forme d’abandon mystique et de lyrisme qui l’emporte sur la défiance de l’intelligence :

“…nous sûmes réellement faire face. Oui, bien avant que fussent nés votre père ou votre aïeul, nous avions regardé fermement non point la mort seule, mais entre vous et nous ce trou plus noir, l’injustice, l’oubli, et n’espérant plus reprendre notre victoire aux menteurs, insoucieux d’un vain procès, la main dans la main de ces fils dont nous sommes peu sûrs, nous nous endormîmes, pour nous réveiller en vous !”

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ellipse


Je repense à l’ellipse de la mort de Monsieur Ouine

Proust aimait l’ellipse de l’Education sentimentale, chez Flaubert. Le blanc qui suit la mort de Sénécal, et précède : “Il voyagea, il connut la mélancolie des paquebots, etc”

En rapprochement, l’ellipse dans Monsieur Ouine sonne étrangement. Elle implique un après qui n’est pas dit. Il y a juste le blanc. Est-ce que ce “prêtre de Satan” voyagea encore après… ?

Quand Bernanos rencontre les Highwaymen

And when I reach the other side

I’ll find a place to rest my spirit if I can

Perhaps I may become a highwayman again

Or I may simply be a single drop of rain

But I will remain

And I’ll be back again, and again and again and again and again..

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Vous parlez de votre âme comme la grenouille pourrait parler du serpent


C’est quelques pages avant la fin de Monsieur Ouine, chez Bernanos.

Monsieur Ouine, “une manière de prêtre de Satan”, comme le qualifie Albert Béguin.

Monsieur Ouine ne tombe pas la face en avant comme l’abbé Cénabre dans la Joie.

Il meurt en passant de la vie à la mort sans qu’on le sache, par une ellipse, alors même que Steeny est à ses côtés :

“Je vous jure, docteur, qu’au moment même où vous avez ouvert la porte, nous causions ensemble, lui et moi”.

Monsieur Ouine venait de livrer son âme à Steeny:

“On ne me remplira plus désormais…

ç’aurait été un grand travail que de me remplir, et ce travail n’est même pas encore entrepris.

Vainement me suis-je ouvert, dilaté, je n’étais qu’orifice, aspiration, engloutissement, corps et âme, béant de toutes parts.

Hélas ! qu’eussé-je partagé ? Je désirais, je m’enflais de désir au lieu de rassasier ma faim, je ne m’incorporais nulle substance, ni bien ni mal, mon âme n’est qu’une outre pleine de vent.

Et voilà maintenant, jeune homme, qu’elle m’aspire à mon tour, je me sens fondre et disparaître dans cette gueule vorace, elle ramollit jusqu’à mes os.”

“- Pouah ! vous parlez de votre âme comme la grenouille pourrait parler du serpent.”  dit Steeny. (Bernanos, Monsieur Ouine, Plon, extraits des p. 303-304)

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