le secret d’Albertine


“…j’allais peut-être, maintenant qu’Albertine était morte, savoir le secret de sa vie.” (dans Albertine Disparue, chapitre deux, Mademoiselle de Forcheville).

Mais la longue recherche des mobiles et de la rationalité d’Albertine bute sur l’irrationnel du caractère :

“parmi toutes les raisons d’avoir avec nous une attitude inexplicable, il faut faire entrer ces singularités du caractère qui poussent un être, soit par négligence de son intérêt, soit par haine, soit par amour de la liberté, soit par de brusques impulsions de colère, ou par crainte de ce que penseront certaines personnes, à faire le contraire de ce que nous pensions.”

Rien d’étonnant de la part d’Albertine, l’être-de-fuite.

Mais au-delà : “cherchez le mobile”, dit-on. C’est négliger tous ces cas où les gens agissent en négligeant leurs intérêts. (Sans parler des vues fausses des intérêts).

L’action par mouvement de fierté, idiote, si répandue.

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êtres de fuite


Chez Tadié :

Albertine est l’héroïne dont les liens avec le temps sont les plus forts.

Son physique change d’un instant à l’autre ;

elle est liée au passé, “magicienne me présentant un miroir du Temps”, comme à l’avenir, “tout un avenir d’existence qui avait pris pour moi la forme allégorique et fatale d’une jeune fille.”

Elle est liée encore à la “fuite”, celle qui emporte les jeunes filles aperçues un instant d’une voiture ou d’un train, celle qui éloigne de vous les êtres mystérieux :

“Entre vos mains mêmes, ces êtres-là sont des êtres de fuite. Pour comprendre les émotions qu’ils donnent et que d’autres êtres, même plus beaux, ne donnent pas, il faut calculer qu’ils sont non pas immobiles, mais en mouvement, et ajouter à leur personne un signe correspondant à ce qu’en physique est le signe qui signifie vitesse”.

Vitesse du secret, de la poursuite, de la fuite se confondent avec celle du temps, dont Albertine est la “grande déesse” : “m’invitant sous une forme pressante, cruelle et sans issue, à la recherche du passé, elle était plutôt comme une grande déesse du Temps”, si bien que le narrateur doit être délivré d’Albertine pour découvrir l’intemporel.

Proust et le roman, 339

Jeune femme, Place Vendôme, Avril 2007

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inaccessible


…quand je commençais à regarder Albertine comme un ange musicien merveilleusement patiné et que je me félicitais de posséder, elle ne tardait pas à me devenir indifférente;

je m’ennuyais bientôt auprès d’elle, mais ces instants-là duraient peu:

on n’aime que ce en quoi on poursuit quelque chose d’inaccessible, on n’aime que ce qu’on ne possède pas, et bien vite, je me remettais à me rendre compte que je ne possédais pas Albertine.

La Prisonnière, Marcel Proust

 

miss Olga, modèle (book)

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la mort d’Albertine comme nœud de La recherche du temps perdu


 

 

ELODY DAM’S (book)

Photos MICHEL CASTELLANI

“Elle me fit asseoir à côté d’elle sur mon lit.

J’aurais dû partir ce soir-là sans jamais la revoir.”

L’amour d’Albertine était l’alternative à La recherche du temps perdu. Ce n’est pas la révélation de la musique de Vinteuil qui l’écarte mais simplement l’arbitraire de la mort.

Proust, Sodome et Gomorrhe :

J’avais devant moi une nouvelle Albertine, déjà entrevue plusieurs fois il est vrai vers la fin de mon premier séjour à Balbec, franche, bonne, une Albertine qui venait, par affection pour moi, de me pardonner mes soupçons et de tâcher à les dissiper.

Elle me fit asseoir à côté d’elle sur mon lit.

Je la remerciai de ce qu’elle m’avait dit, je l’assurai que notre réconciliation était faite et que je ne serais plus jamais dur avec elle.

Je dis à Albertine qu’elle devrait tout de même rentrer dîner. Elle me demanda si je n’étais pas bien comme cela. Et attirant ma tête pour une caresse qu’elle ne m’avait encore jamais faite et que je devais peut-être à notre brouille finie, elle passa légèrement sa langue sur mes lèvres qu’elle essayait d’entr’ouvrir. Pour commencer je ne les desserrai pas.

“Quel grand méchant vous faites!” me dit-elle.

J’aurais dû partir ce soir-là sans jamais la revoir. Je pressentais dès lors que dans l’amour non partagé - autant dire dans l’amour, car il est des êtres pour qui il n’est pas d’amour partagé - on peut goûter du bonheur seulement ce simulacre qui m’en était donné à un de ces moments uniques dans lesquels la bonté d’une femme, ou son caprice, ou le hasard, appliquent sur nos désirs, en une coïncidence parfaite, les mêmes paroles, les mêmes actions, que si nous étions vraiment aimés.

La sagesse eût été de considérer avec curiosité, de posséder avec délices cette petite parcelle de bonheur à défaut de laquelle je serais mort sans avoir soupçonné ce qu’il peut être pour des cœurs moins difficiles ou plus favorisés; de supposer qu’elle faisait partie d’un bonheur vaste et durable qui m’apparaissait en ce point seulement; et pour que le lendemain n’inflige pas un démenti à cette feinte - de ne pas chercher à demander une faveur de plus après celle qui n’avait été due qu’à l’artifice d’une minute d’exception.

J’aurais dû quitter Balbec, m’enfermer dans la solitude, y rester en harmonie avec les dernières vibrations de la voix que j’avais su rendre un instant amoureuse, et de qui je n’aurais plus rien exigé que de ne pas s’adresser davantage à moi; de peur que par une parole nouvelle qui n’eût pu désormais être que différente, elle vint blesser d’une dissonance le silence sensitif où, comme grâce à quelque pédale, aurait pu survivre longtemps en moi la tonalité du bonheur.

Proust ne rompt-il pas alors avec ce qui faisait la force du personnage d’Albertine, son caractère insaisissable, le fait qu’elle soit toujours fugitive ?

Le “consentiriez-vous à me reprendre ?” et la soumission qui transparaît dans ces quelques lignes est d’abord inexplicable.

Et puis l’on se souvient que la stratégie amoureuse du Narrateur a toujours consisté en une sorte de bluff où il s’agissait de faire croire à son propre détachement pour mieux susciter le désir de l’autre (tactique fondée sur l’un des axiomes de La recherche: On n’aime jamais que ce qui nous échappe).

“Me confier ? Mais d’autres êtres ne me montraient-ils pas plus de confiance qu’Albertine ?

 Avec d’autres n’avais-je pas des causeries plus étendues ?

C’est que la confiance, la conversation, choses médiocres, qu’importe qu’elles soient plus ou moins imparfaites, si s’y mêle seulement l’amour, qui seul est divin.”

L’amour d’Albertine était l’alternative à La recherche du temps perdu. Ce n’est pas la révélation de la musique de Vinteuil qui l’écarte mais simplement l’arbitraire de la mort.

A lire, sur la mort d’Albertine comme nœud de La recherche du temps perdu :

David AGRECH - MARCEL PROUST : SUR LA MORT D’ALBERTINE

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Albertine


 

…Je voulus demander à Albertine si c’était vrai.

Mais j’aimais mieux avoir l’air de celui qui sait que de celui qui questionne.

D’ailleurs Albertine ne m’eût rien répondu ou un non dont le “n” eût été trop hésitant et le “on” trop éclatant.

Albertine ne racontait jamais de faits pouvant lui faire du tort, mais d’autres qui ne pouvaient s’expliquer que par les premiers, la vérité étant plutôt un courant qui part de ce qu’on nous dit et qu’on capte, tout invisible qu’il soit, que la chose même qu’on nous a dite.

Sodome et Gomorrhe, Marcel Proust

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