ELODY DAM’S (
book)
Photos MICHEL CASTELLANI
“Elle me fit asseoir à côté d’elle sur mon lit.
…
J’aurais dû partir ce soir-là sans jamais la revoir.”
L’amour d’Albertine était l’alternative à La recherche du temps perdu. Ce n’est pas la révélation de la musique de Vinteuil qui l’écarte mais simplement l’arbitraire de la mort.
Proust, Sodome et Gomorrhe :
J’avais devant moi une nouvelle Albertine, déjà entrevue plusieurs fois il est vrai vers la fin de mon premier séjour à Balbec, franche, bonne, une Albertine qui venait, par affection pour moi, de me pardonner mes soupçons et de tâcher à les dissiper.
Elle me fit asseoir à côté d’elle sur mon lit.
Je la remerciai de ce qu’elle m’avait dit, je l’assurai que notre réconciliation était faite et que je ne serais plus jamais dur avec elle.
Je dis à Albertine qu’elle devrait tout de même rentrer dîner. Elle me demanda si je n’étais pas bien comme cela. Et attirant ma tête pour une caresse qu’elle ne m’avait encore jamais faite et que je devais peut-être à notre brouille finie, elle passa légèrement sa langue sur mes lèvres qu’elle essayait d’entr’ouvrir. Pour commencer je ne les desserrai pas.
“Quel grand méchant vous faites!” me dit-elle.
J’aurais dû partir ce soir-là sans jamais la revoir. Je pressentais dès lors que dans l’amour non partagé - autant dire dans l’amour, car il est des êtres pour qui il n’est pas d’amour partagé - on peut goûter du bonheur seulement ce simulacre qui m’en était donné à un de ces moments uniques dans lesquels la bonté d’une femme, ou son caprice, ou le hasard, appliquent sur nos désirs, en une coïncidence parfaite, les mêmes paroles, les mêmes actions, que si nous étions vraiment aimés.
La sagesse eût été de considérer avec curiosité, de posséder avec délices cette petite parcelle de bonheur à défaut de laquelle je serais mort sans avoir soupçonné ce qu’il peut être pour des cœurs moins difficiles ou plus favorisés; de supposer qu’elle faisait partie d’un bonheur vaste et durable qui m’apparaissait en ce point seulement; et pour que le lendemain n’inflige pas un démenti à cette feinte - de ne pas chercher à demander une faveur de plus après celle qui n’avait été due qu’à l’artifice d’une minute d’exception.
J’aurais dû quitter Balbec, m’enfermer dans la solitude, y rester en harmonie avec les dernières vibrations de la voix que j’avais su rendre un instant amoureuse, et de qui je n’aurais plus rien exigé que de ne pas s’adresser davantage à moi; de peur que par une parole nouvelle qui n’eût pu désormais être que différente, elle vint blesser d’une dissonance le silence sensitif où, comme grâce à quelque pédale, aurait pu survivre longtemps en moi la tonalité du bonheur.
…
Proust ne rompt-il pas alors avec ce qui faisait la force du personnage d’Albertine, son caractère insaisissable, le fait qu’elle soit toujours fugitive ?
Le “consentiriez-vous à me reprendre ?” et la soumission qui transparaît dans ces quelques lignes est d’abord inexplicable.
Et puis l’on se souvient que la stratégie amoureuse du Narrateur a toujours consisté en une sorte de bluff où il s’agissait de faire croire à son propre détachement pour mieux susciter le désir de l’autre (tactique fondée sur l’un des axiomes de La recherche: On n’aime jamais que ce qui nous échappe).
…
“Me confier ? Mais d’autres êtres ne me montraient-ils pas plus de confiance qu’Albertine ?
Avec d’autres n’avais-je pas des causeries plus étendues ?
C’est que la confiance, la conversation, choses médiocres, qu’importe qu’elles soient plus ou moins imparfaites, si s’y mêle seulement l’amour, qui seul est divin.”
L’amour d’Albertine était l’alternative à La recherche du temps perdu. Ce n’est pas la révélation de la musique de Vinteuil qui l’écarte mais simplement l’arbitraire de la mort.
A lire, sur la mort d’Albertine comme nœud de La recherche du temps perdu :
David AGRECH - MARCEL PROUST : SUR LA MORT D’ALBERTINE
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May 31st, 2007 by page2007.com | Posted in culture, litterature, MODELES, Carnets, Figures, Nos coups de coeur | No Comments »