RENTREE POLITIQUE DANS LA BLOGOSPHERE ? Chez Thierry Crouzet le centre de gravité s’est déplacé du citoyen vers l’homme
HIBERNATUS
“il s’en est passé des choses en 65 ans…
La guerre de 14, paf!, la guerre de 40, paf!…
Tout marche à l’électricité, même les guitares…
Vous arrivez à New York avant d’être parti de Paris.
Et maintenant on va sur la Lune, avec un insecte module.”
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C’est, paraît-il, l’heure de la rentrée politique dans la blogosphère.
Ici et là des blogs semblent sortir, non d’un été, mais d’un hiver glaciaire qui soudain libère son Hibernatus, inchangé à travers le temps.
Leur discours n’a pas varié, on se croirait il y a six mois.
De grands mots, des références à l’actualité médiatique, des dénonciations de tout ce qui va mal, des promesses plus grandes encore d’être là et actifs pour que les choses aillent mieux. Heureusement qu’ils sont rentrés de vacances !
“Demain le pouvoir citoyen, avec le concours des nouveaux médias, rasera gratis, parce qu’aujourd’hui on vous ment et on vous manipule, mes amis“.
Bon. Dont acte.
C’est sans étonnement qu’à côté de cet océan de vanités et de balivernes qui renait sur les blogs politiques, je lis le billet le plus solide et le plus censé chez Thierry Crouzet.
L’auteur du Cinquième Pouvoir laisse les grandes gueules (ou les grandes dents ambitieuses ?) du pouvoir citoyen et de la e-politique s’agiter autour de l’actualité, des petits enjeux politiques de l’année (universités partisanes, congrès fondateurs, rénovateurs, refondateurs, que sais-je ?, municipales…).
Extrait puis commentaires.
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Si (…) trop d’information ne tue plus l’information, on peut se demander, en revanche, si s’informer présente un quelconque intérêt. Par s’informer, j’entends lire la presse, écouter la radio ou suivre les journaux télévisés. En d’autres mots, la consommation de nouvelles, outre nous divertir, nous sert-elle à quelque chose ? Ne risque-t-elle-même pas de nous desservir ?
Telle est en tous cas mon opinion et celle de Nassim Nicholas Taleb qui argumente cette idée au fil de The Back Swan. Je voudrais reprendre certains de ses arguments tout en les mixant avec les miens.
- Taleb commence par expliquer que depuis qu’il ne s’informe plus, il a trouvé le temps lire des dizaines de livres supplémentaires chaque année. Renoncer à s’informer permet de mieux se cultiver. Mais l’information, en plus de nous divertir, ne nous donne-t-elle pas la culture du présent ? Taleb démontre le contraire. Il affirme même que « reading the newspaper actually decrease your knowledge of the world. »
- Je n’ai jamais lu les journaux et j’ai eu la télé jusqu’à ce que je déménage à Londres en 2000. Je ne me suis pas alors senti pour autant coupé du monde, je me suis simplement détaché d’un certain bruit de fond. J’ai constaté que les nouvelles saillantes, celles qui façonnent notre conscience collective, m’arrivaient tout de même. Je n’ai pas manqué 9/11 ni le tsunami asiatique, même si j’ai peut-être reçu l’information en léger différé.
- Se couper totalement de l’information est impossible car nous baignons dans l’information. Comme nous pouvons nous informer par osmose, je ne vois pas pourquoi j’y consacrerais une partie de mon temps de conscience.
- En temps que connecteur, je suis informé avant tout par les membres de mon réseau. J’en reviens à la forme d’information traditionnelle. Je croise un ami et il me dit « tiens, tu sais… » Ça marche très bien et d’autant mieux à l’âge d’internet.
- J’en reviens aux arguments de fond de Taleb. En se référant à de nombreuses études neurologiques, il montre que nous cherchons toujours une explication aux évènements. Par exemple, il paraît que l’assassinat de l’archiduc Ferdinand provoqua la première guerre mondiale. Les journalistes tombent toujours dans ce piège. Ils racontent donc des histoires qui n’ont souvent aucun rapport avec la complexité des faits. Si leurs histoires peuvent nous divertir, elles ne nous apprennent rien sur le monde.
- Ainsi les journalistes, dès qu’ils découvrent un fait, tentent de l’interpréter quitte à, une heure plus tard, proposer une nouvelle interprétation. Les news ne sont qu’une succession continuelle de supputations.
- Les journalistes donnent la parole à des experts, presque toujours les mêmes, qui, en fait, ne défendent que leur point de vue et qui, à leur tour, livrent des interprétations. Le recours aux experts est un moyen d’imposer au public une vision de la réalité comme s’il n’existait qu’une réalité. Taleb dénonce l’essentialisme platonicien duquel nous sommes incapables de nous extraire. Les informations tentent de décrire une réalité en soi qui n’existe pas.
- Par-dessus tout, en réduisant la complexité, en catégorisant, les journalistes refusent d’admettre le hasard. Ils le nient systématiquement en inventant des causalités. Il suffit de les voir commenter les fluctuations boursières. Tous les médias ne cherchent qu’à dissimuler l’aspect profondément aléatoire de notre monde. Ils nous désinforment. Pire, ils ne nous préparent pas aux black swans, ces surgissements de l’imprévisible.
- Taleb, qui travailla longtemps dans la finance, explique que les chauffeurs de taxi sont aussi capables de prévoir l’avenir que n’importe quel analyste. Les journalistes se complaisent pourtant à nous parler d’un demain dont ils n’ont pas idée. Pour ma part, je préfère lire de bons auteurs de science fiction.
- Par goût pour les anecdotes et les drames, les journalistes s’intéressent toujours à ce qui se voit. Taleb donne un exemple qui m’a frappé. Les attentats de 9/11 ont causé 2 500 victimes aux États-Unis. Tout a été dit à leur sujet et au sujet de la détresse de leurs familles. Pendant ce temps, beaucoup d’autres Américains, effrayés de prendre l’avion, se déplacèrent en voiture. Dans les trois mois qui suivirent, les services de sécurité routière enregistrèrent 1 000 morts supplémentaires. On peut ainsi projeter que, dans le monde, les attentats provoquèrent plus de victimes indirectes que directes mais les médias n’en parlèrent pas.
- Ce qui brille attire l’attention mais l’essentiel, ce dont ne parlent pas les médias, se passe ailleurs. Problème : quand on consacre son temps à se préoccuper de ce qui brille, on n’a pas le temps de s’intéresser au reste. Taleb parle longuement des « évidences silencieuses ».
- Les recoupements entre les informations diffusées par les médias sont si importants que plus nous les consultons moins nous apprenons de choses, dit Taleb. J’ai été pris dans ce piège lors de la présidentielle 2007. Taleb explique que, pour un investisseur, il n’y a rien de pire que de lire comme les autres car on agit alors comme eux… mais trop tard.
- Comme tous le monde consulte les mêmes informations, ou plutôt désinformations, tous le monde dispose du même arsenal pour évaluer la réalité et y agir. Outre de se faire une mauvaise idée du monde, par exemple exagérer les problèmes sécuritaires, les gens ainsi à égalité n’ont aucun avantage concurrentiel sur leurs semblables.
- Celui qui ne s’informe pas mais, au contraire, se cultive valorise ses différences plutôt que ses similitudes. Je préfère discuter avec quelqu’un qui ne sait pas les mêmes choses que moi. Au minimum, nous nous apprenons de petites choses. Combien de soirées entre amis sont d’une tristesse épouvantable parce que tous lisent les mêmes journaux et regardent les mêmes séries TV ?
Cette liste pourrait s’étendre presque infiniment. Taleb ne cesse de donner des raisons, souvent mathématiques, pour ne plus s’informer mais préférer se cultiver.
Pour lui, aligner des faits et les lier par des histoires ne nous aide en rien. Il n’y a pas de « pourquoi » mais juste des « comment » et pour les découvrir il faut, comme les scientifiques, se livrer à des expérimentations. Se cultiver serait l’art de partager des expériences.
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A la lecture de ce texte, dans un premier temps, aux accusations fréquentes visant les journalistes, on croit reconnaître le combat du Cinquième pouvoir (celui des nouveaux médias citoyens) contre le quatrième. Combat qui nous a occupé pendant la campagne présidentielle.
En réalité le centre de gravité a changé, et a muri.
Ce centre de gravité ne se situe plus dans l’éloge des nouveaux médias, car ces nouveaux médias citoyens, très souvent, et les plus connus d’entre eux, tombent eux-mêmes dans ce défaut dénoncé par Thierry Crouzet : la fascination pour l’actualité et le superficiel (”les vacances “scandaleuses” du président”), la désignation essentialiste de faux responsables à tous les maux (”les hommes politiques”, “le système”, “la bourse”), et la défense d’alternatives simplistes et naives (du style : “création de mouvements démocrates, citoyens et éthiques, pour amener le bien sur terre, parce que les méchants du système font tout mal, heureusement que les nouvelles e-générations feront tout mieux”).
Avec ce texte, Thierry Crouzet fait un pas en arrière dans le cinquième pouvoir, et revient à la thématique du peuple des connecteurs. Je me reconnais dans cette évolution, depuis quelques mois.
Car il y a une différence entre le peuple des connecteurs, et le cinquième pouvoir. Pas tant dans la complexité de ces deux livres et dans l’esprit de Thierry Crouzet, que dans ce qu’en ont retenu beaucoup de lecteurs et de commentateurs, ce dont je parlerai ici.
La différence se situe dans le rapport au système, au pouvoir politique, à l’action politique.
Dans le peuple des connecteurs, l’homme ne se soucie pas du pouvoir politique. Il comprend que celui-ci intervient très peu dans les actes essentiels de la vie humaine.
C’est ce qui conduit le connecteur à “ne pas voter, ne pas manifester“. La vraie vie est ailleurs.
Le connecteur s’intéresse à la culture, à la musique, aux techniques, au progrès des outils, au futur, à la grande lutte de l’homme avec la nature. Au bout, la mort.
Le connecteur s’est à ce point placé dans ces enjeux fondamentaux de la vie et de la mort, loin des soucis superficiels de l’actualité, que le chapitre final est consacré, non à un combat présidentiel, mais à la lutte avec la mort : “ne pas mourir“.
Enjeu plus fondamental que de pousser des hauts cris parce qu’un président passe ses vacances dans telle ou telle villa cossue ou sur un yacht.
Le connecteur sait que voter pour tel ou tel homme politique ne le sauvera pas de la mort ; les promesses électorales ne vont pas jusque-là.
Il a aussi conscience qu’il ne suffira pas de manifester dans la rue pour vaincre les grands dangers naturels.
Ainsi, le connecteur s’intéresse davantage au progrès technique, qui peut repousser les limites de la nature, qu’au bavardage naif sur l’éthique en politique ou sur les vacances du Président.
Le connecteur a par ailleurs la passion de l’évolution ; il aime expérimenter, il aime que le monde change autour de lui. Il sait que la vie avance en inventant sans cesse de nouvelles formes et de nouveaux outils ; que jamais le mode “pause” n’est possible ; qu’il n’y a pas d’équilibre en soi à préserver. L’évolution se fait dans le déséquilibre permanent. C’est le déséquilibre entre l’organisme et l’environnement qui caractérise, biologiquement, la vie. La mort survient quand l’organisme cesse de s’opposer à la nature qui l’environne.
Dans cette conception où l’homme se place face à ses vrais défis, ce n’est pas le militantisme politique qui change le monde avec le plus de probabilité, mais l’invention des outils.
César reste un grand nom dans l’histoire. Il a modifié dans une certaine mesure la structuration sociale et culturelle de son époque (en rapprochant, par la force, le monde romain et le monde gaulois, entre autre). Mais son action dans l’histoire humaine n’est rien en regard de l’invention du feu, de la roue, des outils pour tailler la pierre, de l’imprimerie, de l’électricité, de la puce électronique, d’Internet…
Le militant politique, le citoyen, en lutte contre le système, perd son année à conspirer contre César, au besoin l’assassine, ce qui n’amène aucun progrès réel pour les Romains.
L’homme du Peuple des connecteurs, lui, se soucie avant tout de vivre et d’avancer, de découvrir, d’inventer s’il peut, de créer…
Son environnement ce n’est pas la société politique et les citoyens ; ce sont les hommes et les choses, les êtres et la nature, les outils, le temps et l’espace.
Chez Thierry Crouzet, en cette rentrée politique, le centre de gravité s’est ainsi déplacé du citoyen vers l’homme. C’est à mon sens un progrès. Car le citoyen, dans le sens qu’a pris ce mot sur certains blogs et médias l’embrigadant, est devenu une chimère monstrueuse et stérile, qui n’existe que dans sa prétention à faire mieux que “le système” tout entier.
Pour qui avait lu le Peuple des connecteurs avant le Cinquième pouvoir, pas d’étonnement. Il n’y a pas de rupture de fond chez Thierry. D’autant qu’en réalité chez lui le Cinquième pouvoir ne désigne pas seulement le militant politique, mais aussi, et peut-être surtout, l’inventeur de l’outil.
Mais lui-même s’est pris au jeu, comme nous, comme d’autres, pendant la Présidentielle, de cette caricature de cinquième pouvoir qu’est le militant de la “politique citoyenne et démocrate”, dont les agitations verbales contre “le système”, et l’étourdissement dans les nouvelles de l’actualité, sont si peu fécondes.
Plutôt qu’une rupture théorique, c’est une parenthèse d’un moment, celle qui l’a occupé pendant la présidentielle, qui se referme. Thierry cesse de s’agiter autour de l’actualité politique, pour passer à ce qui est plus fécond qu’un combat politique: la culture, la littérature, la technique, les outils. Tout ce qui change le monde bien plus qu’une élection.
“On situe généralement l’invention de la roue vers 3500 avant J.-C. à Sumer en basse Mésopotamie. Son usage est inconnu dans l’Amérique précolombienne, bien que l’on y ait retrouvé des objets en pierre en forme de roue et considérés comme des jouets (datés de 1500 ans avant J.-C. [1]) mais pas d’engins utilisant la roue. Ce paradoxe est retenu comme exemple par le Alain Gras pour illustrer le refus d’engagement dans des trajectoires technologiques données bien qu’accessibles en terme de faisabilité. La roue était également inconnue en Afrique sub-saharienne, Amerique Latine (les civilisations Incas, Maya …) et en Océanie jusqu’à une époque récente.” (WP)
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