SANIETTE et les bonnes grâces du petit noyau Verdurin

La cruauté mondaine: le renvoi de Saniette par M. Verdurin.

La dimension sectaire du clanisme à la Verdurin apparaît dans le passage sur la dame, "amie" de Saniette, qui l'abandonne d'un coup, par grégarisme de clan:

"Et une dame très amie avec lui jusque-là, à qui il avait la veille prêté un livre précieux, le lui renvoya le lendemain, sans un mot, à peine enveloppé dans un papier sur lequel elle fit mettre tout sec l'adresse de Saniette par son maître d'hôtel;

elle ne voulait "rien devoir" à quelqu'un qui visiblement était loin d'être dans les bonnes grâces du petit noyau."

Toute la scène, depuis la fin du concert de Morel à l'attaque de Saniette:

""C'est bien rendu, hein ? demanda M. Verdurin à Saniette.

- Je crains seulement, répondit celui-ci en bégayant, que la virtuosité même de Morel n'offusque un peu le sentiment général de l'oeuvre.

- Offusquer, qu'est-ce que vous voulez dire ?" hurla M. Verdurin tandis que des invités s'empressaient, prêts, comme des lions, à dévorer l'homme terrassé.

"Oh ! je ne vise pas à lui seulement...

- Mais il ne sait plus ce qu'il dit. Viser à quoi ?

- Il... faudrait... que... j'entende... encore une fois pour porter un jugement à la rigueur.

- A la rigueur ! Il est fou !" dit M. Verdurin se prenant la tête dans les mains. "On devrait l'emmener.

- Cela veut dire : avec exactitude, vous... dites bbbien... avec une exactitude rigoureuse. Je dis que je ne peux pas juger à la rigueur.

- Et moi, je vous dis de vous en aller", cria M. Verdurin grisé par sa propre colère, en lui montrant la porte du doigt, l'oeil flambant. "Je ne permets pas qu'on parle ainsi chez moi!"

Saniette s'en alla en décrivant des cercles comme un homme ivre.

Certaines personnes pensèrent qu'il n'avait pas été invité pour qu'on le mît ainsi dehors. Et une dame très amie avec lui jusque-là, à qui il avait la veille prêté un livre précieux, le lui renvoya le lendemain, sans un mot, à peine enveloppé dans un papier sur lequel elle fit mettre tout sec l'adresse de Saniette par son maître d'hôtel; elle ne voulait "rien devoir" à quelqu'un qui visiblement était loin d'être dans les bonnes grâces du petit noyau.

Saniette ignora d'ailleurs toujours cette impertinence. Car cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis l'algarade de M. Verdurin, qu'un valet de pied vint prévenir le Patron que M. Saniette était tombé d'une attaque dans la cour de l'hôtel.

Mais la soirée n'était pas finie. "Faites-le ramener chez lui, ce ne sera rien", dit le Patron dont l'hôtel "particulier" , comme eut dit le directeur de l'hôtel de Balbec, fut assimilé ainsi à ces grands hôtels où on s'empresse de cacher les morts subites pour ne pas effrayer la clientèle, et où on cache provisoirement le défunt dans un garde-manger, jusqu'au moment où, eût-il été de son vivant le plus brillant et le plus généreux des hommes, on le fera sortir clandestinement par la porte reservée aux "plongeurs" et aux sauciers.

Mort, du reste, Saniette ne l'était pas. Il vécut encore quelques semaines, mais sans reprendre que passagèrement connaissance."

Source:    PROUST, 1242 - LA PRISONNIERE



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