PUTAIN, MOREL et CHARLUS chez PROUST
Première mention dans La Prisonnière, 1193: la "nervosité méchante" de Morel.
"Ce fut malheureusement un des éclats de cette nervosité méchante qu’il me fut donné, ce jour-là, d’entendre, comme, ayant quitté le piano, j’étais descendu dans la cour pour aller au-devant d’Albertine qui n’arrivait pas.En passant devant la boutique de Jupien, où Morel et celle que je croyais devoir être bientôt sa femme étaient seuls, Morel criait à tue-tête, ce qui faisait sortir de lui un accent que je ne lui connaissais pas, paysan, refoulé d’habitude, et extrêmement étrange.
Les paroles ne l’étaient pas moins, fautives au point de vue du français, mais il connaissait tout imparfaitement.
« Voulez-vous sortir, grand pied de grue, grand pied de grue, grand pied de grue » répétait-il à la pauvre petite qui certainement, au début, n’avait pas compris ce qu’il voulait dire, puis qui, tremblante et fière, restait immobile devant lui.
« Je vous ai dit de sortir, grand pied de grue, grand pied de grue ; allez chercher votre oncle pour que je lui dise ce que vous êtes, putain. »
Juste à ce moment la voix de Jupien, qui rentrait en causant avec un de ses amis, se fit entendre dans la cour, et comme je savais que Morel était extrêmement poltron, je trouvai inutile de joindre mes forces à celles de Jupien et de son ami, lesquels dans un instant seraient dans la boutique, et je remontai pour éviter Morel qui, bien qu’ayant feint de tant désirer qu’on fît venir Jupien (probablement pour effrayer et dominer la petite par un chantage ne reposant peut-être sur rien), se hâta de sortir dès qu’il l’entendit dans la cour.
Les paroles rapportées ne sont rien, elles n’expliqueraient pas le battement de cœur avec lequel je remontai. Ces scènes auxquelles nous assistons dans la vie trouvent un élément de force incalculable dans ce que les militaires appellent, en matière d’offensive, le bénéfice de la surprise, et j’avais beau éprouver tant de calme douceur à savoir qu’Albertine, au lieu de rester au Trocadéro, allait rentrer auprès de moi, je n’en avais pas moins dans l’oreille l’accent de ces mots dix fois répétés : « grand pied de grue, grand pied de grue », qui m’avaient bouleversé."
La deuxième occurrence, dans la bouche du baron de Charlus, La Prisonnière 1248:
"...revenons au XVIIe siècle ; vous savez que Saint-Simon dit du maréchal d’Huxelles, entre tant d’autres :
« Voluptueux en débauches grecques, dont il ne prenait pas la peine de se cacher, et accrochait de jeunes officiers qu’il domestiquait, outre de jeunes valets très bien faits, et cela sans voile, à l’armée et à Strasbourg. »
Vous avez probablement lu les lettres de Madame, les hommes ne l’appelaient que « Putain ». Elle en parle assez clairement. Et elle était à bonne source pour savoir, avec son mari.
C’est un personnage si intéressant que Madame, dit M. de Charlus.
On pourrait faire d’après elle la synthèse lyrique de la « Femme d’une Tante ».
D’abord hommasse ; généralement la femme d’une Tante est un homme, c’est ce qui lui rend si facile de lui faire des enfants.
Puis Madame ne parle pas des vices de Monsieur, mais elle parle sans cesse de ce même vice chez les autres, en femme renseignée et par ce pli que nous avons d’aimer à trouver, dans les familles des autres, les mêmes tares dont nous souffrons dans la nôtre, pour nous prouver à nous-même que cela n’a rien d’exceptionnel ni de déshonorant.
Je vous disais que cela a été tout le temps comme cela. Cependant le nôtre se distingue tout spécialement à ce point de vue.
Et malgré les exemples que j’empruntais au XVIIe siècle, si mon grand aïeul François C. de La Rochefoucauld vivait de notre temps, il pourrait en dire, avec plus de raison que du sien, voyons, Brichot, aidez-moi :
« Les vices sont de tous les temps ; mais si des personnes que tout le monde connaît avaient paru dans les premiers siècles, parlerait-on présentement des prostitutions d’Héliogabale ? »
Que tout le monde connaît me plaît beaucoup. Je vois que mon sagace parent connaissait « le boniment » de ses plus célèbres contemporains comme je connais celui des miens. Mais des gens comme cela, il n’y en a pas seulement davantage aujourd’hui. Ils ont aussi quelque chose de particulier. »
Je vis que M. de Charlus allait nous dire de quelle façon ce genre de mœurs avait évolué.
L’insistance avec laquelle M. de Charlus revenait toujours sur le sujet – à l’égard duquel, d’ailleurs, son intelligence, toujours exercée dans le même sens, possédait une certaine pénétration – avait quelque chose d’assez complexement pénible.
Il était raseur comme un savant qui ne voit rien au delà de sa spécialité, agaçant comme un renseigné qui tire vanité des secrets qu’il détient et brûle de divulguer, antipathique comme ceux qui, dès qu’il s’agit de leurs défauts, s’épanouissent sans s’apercevoir qu’ils déplaisent, assujetti comme un maniaque et irrésistiblement imprudent comme un coupable.
Ces caractéristiques qui, dans certains moments, devenaient aussi saisissantes que celles qui marquent un fou ou un criminel m’apportaient, d’ailleurs, un certain apaisement.
Car, leur faisant subir la transposition nécessaire pour pouvoir tirer d’elles des déductions à l’égard d’Albertine et me rappelant l’attitude de celle-ci avec Saint-Loup, avec moi, je me disais, si pénible que fût pour moi l’un de ces souvenirs, et si mélancolique l’autre, je me disais qu’ils semblaient exclure le genre de déformation si accusée, de spécialisation forcémentexclusive, semblait-il, qui se dégageait avec tant de force de la conversation comme de la personne de M. de Charlus."
Voir aussi :
CHARLES MOREL (CHARLIE MOREL) CHEZ PROUST
MASOCHISME ET SADISME - Mlle VINTEUIL, PROUST et RENE GIRARD
L'obsédé et son vice - PROUST - RENE GIRARD - ESPACE DU DESIR ET ESPACE ROMANESQUE
"...revenons au XVIIe siècle ; vous savez que Saint-Simon dit du maréchal d’Huxelles, entre tant d’autres :
