1579 - A force de coller les uns aux autres ces papiers que Françoise appelait mes paperoles

A force de coller les uns aux autres ces papiers que Françoise appelait mes paperoles, ils se déchiraient çà et là. Au besoin Françoise pourrait m'aider à les consolider de la même façon qu'elle mettait des pièces aux parties usées de ses robes ou qu'à la fenêtre de la cuisine, en attendant le vitrier comme moi l'imprimeur, elle collait un morceau de journal à la place d'un carreau cassé.

Elle me disait en me montrant mes cahiers rongés comme le bois où l'insecte s'est mis: "C'est tout mité, regardez, c'est malheureux, voilà un bout de page qui n'est plus qu'une dentelle, et l'examinant comme un tailleur, je ne crois pas que je pourrai la refaire, c'est perdu. C'est dommage, c'est peut-être vos plus belles idées. Comme on dit à Combray, il n'y a pas de fourreurs qui s'y connaissent aussi bien comme les mites. Elles se mettent toujours dans les meilleures étoffes."

D'ailleurs, comme les individualités (humaines ou non) seraient dans ce livre faites d'impressions nombreuses, qui prises de bien des jeunes filles, de bien des églises, de bien des sonates, serviraient à faire une seule sonate, une seule église, une seule jeune fille, ne ferais-je pas mon livre de la façon [vol II.243] que Françoise faisait ce bœuf mode, apprécié par M. de Norpois et dont tant de morceaux de viande ajoutés et choisis enrichissaient la gelée? Et je réaliserais ce que j'avais tant désiré dans mes promenades du côté de Guermantes et cru impossible, comme j'avais cru impossible en rentrant de m'habituer jamais à me coucher sans embrasser ma mère ou plus tard à l'idée qu'Albertine aimât les femmes, idée avec laquelle j'avais fini par vivre sans même m'apercevoir de sa présence, car nos plus grandes craintes, comme nos plus grandes espérances, ne sont pas au-dessus de nos forces et nous pouvons finir par dominer les unes et réaliser les autres. - Oui, à cette œuvre, cette idée du temps que je venais de former disait qu'il était temps de me mettre. Il était grand temps, cela justifiait l'anxiété qui s'était emparée de moi dès mon entrée dans le salon quand les visages grimés m'avaient donné la notion du temps perdu; mais était-il temps encore? [Addition marginale] L'esprit a ses paysages dont la contemplation ne lui est laissée qu'un temps. J'avais vécu comme un peintre montant un chemin qui surplombe un lac dont un rideau de rochers et d'arbres lui cache la vue. Par une brèche il l'aperçoit, il l'a tout entier devant lui, il prend ses pinceaux. Mais déjà vient la nuit où l'on ne peut plus peindre et sur laquelle le jour ne se relèvera plus!