1575 - L'étonnement que me causèrent les paroles de Gilberte et le plaisir

L'étonnement que me causèrent les paroles de Gilberte et le plaisir qu'elles me firent furent bien vite remplacés, tandis que Mme de Saint-Loup s'éloignait vers un autre salon, par cette idée du Temps passé, qu'elle aussi à sa manière me rendait et sans même que je l'eusse vue, Mlle de Saint-Loup. Comme [vol II.235] la plupart des êtres d'ailleurs, n'était-elle pas comme sont dans les forêts les "étoiles" des carrefours où viennent converger des routes venues, pour notre vie aussi, des points les plus différents. Elles étaient nombreuses pour moi, celles qui aboutissaient à Mlle de Saint-Loup et qui rayonnaient autour d'elle. Et avant tout venaient aboutir à elle les deux grands "côtés" où j'avais fait tant de promenades et de rêves - par son père Robert de Saint-Loup le côté de Guermantes, par Gilberte sa mère, le côté de Méséglise qui était le côté de chez Swann. L'un, par la mère de la jeune fille et les Champs-Elysées, me menait jusqu'à Swann, à mes soirs de Combray, au côté de Méséglise, l'autre par son père à mes après-midis de Balbec où je le revoyais près de la mer ensoleillée. Déjà entre ces deux routes des transversales s'établissaient. Car ce Balbec réel où j'avais connu Saint-Loup, c'était en grande partie à cause de ce que Swann m'avait dit sur les églises, sur l'église persane surtout que j'avais tant voulu y aller et d'autre part, par Robert de Saint-Loup, neveu de la duchesse de Guermantes, je rejoignais à Combray encore, le côté de Guermantes. Mais à bien d'autres points de ma vie encore conduisait Mlle de Saint-Loup, à la Dame en rose qui était sa grand-mère et que j'avais vue chez mon grand oncle. Nouvelle transversale ici car le valet de chambre de ce grand oncle et qui m'avait introduit ce jour-là et qui plus tard m'avait par le don d'une photographie permis d'identifier la dame en rose, était l'oncle du jeune homme que non seulement M. de Charlus, mais le père même de Mlle de Saint-Loup avait aimé, pour qui il avait rendu sa mère malheureuse. Et n'était-ce pas le grand-père de Mlle de [vol II.236] Saint-Loup Swann qui m'avait le premier parlé de la musique de Vinteuil de même que Gilberte m'avait la première parlé d'Albertine. Or, c'est en parlant de la musique de Vinteuil à Albertine que j'avais découvert qui était sa grande amie et commencé avec elle cette vie qui l'avait conduite à la mort et m'avait causé tant de chagrins. C'était du reste aussi le père de Mlle de Saint-Loup qui était parti tâcher de faire revenir Albertine. Et même je revoyais toute ma vie mondaine, soit à Paris dans le salon des Swann ou des Guermantes, soit tout à l'opposé à Balbec chez les Verdurin faisant ainsi s'aligner à côté des deux côtés de Combray, les Champs-Elysées, et la belle terrasse de la Raspelière. D'ailleurs quels êtres avons-nous connus qui pour raconter notre amitié avec eux, ne nous obligent à les placer nécessairement dans tous les sites les plus différents de notre vie? Une vie de Saint-Loup peinte par moi se déroulerait dans tous les décors et intéresserait toute ma vie, même les parties de cette vie où il fut étranger, comme ma grand'mère ou comme Albertine. D'ailleurs si à l'opposé qu'ils fussent les Verdurin tenaient à Odette par le passé de celle-ci, à Robert de Saint-Loup par Charlie, et chez eux quel rôle n'avait pas joué la musique de Vinteuil. Enfin Swann avait aimé la sœur de Legrandin, lequel avait connu M. de Charlus, dont le jeune Cambremer avait épousé la pupille. Certes s'il s'agit uniquement de nos cœurs le poète a eu raison de parler des fils mystérieux que la vie brise. Mais il est encore plus vrai qu'elle en tisse sans cesse entre les êtres, entre les événements, qu'elle entrecroise ces fils, qu'elle les redouble pour épaissir la trame si bien qu'entre le moindre point de notre passé et tous les autres, un riche réseau de souvenirs [vol II.237] ne laisse que le choix des communications. On peut dire qu'il n'y avait pas si je cherchais à ne pas en user inconsciemment, mais à me rappeler ce qu'elle avait été, une seule des choses qui nous servaient en ce moment qui n'avait été une chose vivante et vivant d'une vie personnelle pour nous, transformée ensuite à notre usage en simple matière industrielle. Et ma présentation à Mlle de Saint-Loup allait avoir lieu chez Mme Verdurin devenue princesse de Guermantes! Avec quel charme je repensais à tous nos voyages avec Albertine dont j'allais demander à Mlle de Saint-Loup d'être un succédané - dans le petit tram, vers Doville, pour aller chez Mme Verdurin, cette même Mme Verdurin qui avait noué et rompu avant mon amour pour Albertine, celui du grand-père et de la grand-mère de Mlle de Saint-Loup. Tout autour de nous étaient des tableaux de cet Elstir qui m'avait présenté à Albertine. Et pour mieux fondre tous mes passés, Mme Verdurin tout comme Gilberte avait épousé un Guermantes.