1573 - M. de Guermantes ne gardait ses foudres que pour la duchesse sur les libres fréquentations

M. de Guermantes ne gardait ses foudres que pour la duchesse sur les libres fréquentations de laquelle Mme de Forcheville ne manquait pas d'attirer l'attention irritée du duc. Aussi la duchesse était-elle fort malheureuse. Il est vrai que M. de Charlus à qui j'en avais parlé une fois prétendait que les premiers torts n'avaient pas été du côté de son frère, que la légende de pureté de la duchesse était faite en réalité d'un nombre incalculable d'aventures habilement dissimulées. Je n'avais jamais entendu parler de cela. Pour presque tout le monde Mme de Guermantes était une femme toute différente. L'idée qu'elle avait été toujours irréprochable gouvernait les esprits. Entre ces deux idées je ne pouvais décider laquelle était conforme à la vérité, cette vérité [vol II.227] que presque toujours les trois quarts des gens ignorent. Je me rappelais bien certains regards bleus et vagabonds de la duchesse de Guermantes dans la nef de Combray, mais vraiment aucune des deux idées n'était réfutée par eux et l'une et l'autre pouvait leur donner un sens différent et aussi acceptable. Dans ma folie, enfant, je les avais pris un instant pour des regards d'amour, adressés à moi. Depuis j'avais compris qu'ils n'étaient que des regards bienveillants d'une suzeraine pareille à celle des vitraux de l'église pour ses vassaux. Fallait-il maintenant croire que c'était ma première idée qui avait été la vraie, et que si plus tard jamais la duchesse ne m'avait parlé d'amour, c'est parce qu'elle avait craint de se compromettre avec un ami de sa tante et de son neveu plus qu'avec un enfant inconnu rencontré par hasard à Saint-Hilaire de Combray?

La duchesse avait pu un instant être heureuse de sentir son passé plus consistant parce qu'il était partagé par moi, mais à quelques questions que je lui posai à nouveau sur le provincialisme de M. de Bréauté, que j'avais à l'époque peu distingué de M. de Sagan, ou de M. de Guermantes, elle reprit son point de vue de femme du monde, c'est-à-dire de contemptrice de la mondanité. Tout en me parlant la duchesse me faisait visiter l'Hôtel. Dans des salons plus petits on trouvait des intimes qui pour écouter la musique avaient préféré s'isoler. Dans un petit salon empire où quelques rares habits noirs écoutaient assis sur un canapé, on voyait à côté d'une Psyché supportée par une Minerve, une chaise [vol II.228] longue, placée de façon rectiligne, mais à l'intérieur incurvée comme un berceau et où une jeune femme était étendue. La mollesse de sa pose que l'entrée de la duchesse ne lui fit même pas déranger, contrastait avec l'éclat merveilleux de sa robe empire en une soierie nacarat devant laquelle les plus rouges fuchsias eussent pâli et sur le tissu nacré de laquelle des insignes et des fleurs semblaient avoir été enfoncés longtemps car leur trace y restait en creux. Pour saluer la duchesse elle inclina légèrement sa belle tête brune. Bien qu'il fît grand jour, comme elle avait demandé qu'on fermât les grands rideaux, en vue de plus de recueillement pour la musique, on avait, pour ne pas se tordre les pieds, allumé sur un trépied une urne où s'irisait une faible lueur. En réponse à ma demande, la duchesse de Guermantes me dit que c'était Mme de St-Euverte. Alors je voulus savoir ce qu'elle était à la madame de St-Euverteque j'avais connue. Mme de Guermantes me dit que c'était la femme d'un de ses petits neveux, parut supporter l'idée qu'elle était née La Rochefoucauld, mais nia avoir elle-même connu des St-Euverte. Je lui rappelai la soirée que je n'avais sue il est vrai que par ouï dire, où princesse des Laumes elle avait retrouvé Swann. Mme de Guermantes m'affirma n'avoir jamais été à cette soirée. La duchesse avait toujours été un peu menteuse et l'était devenue davantage. Mme de St-Euverte était pour elle un salon - d'ailleurs assez tombé avec le temps - qu'elle aimait à renier. Je n'insistai pas. "Non, qui vous avez pu entrevoir chez moi parce qu'il avait de l'esprit, c'est le mari de celle dont vous parlez et avec qui je n'étais pas en relations". "Mais elle n'avait pas de mari". "Vous vous l'êtes figuré" [vol II.229] parce qu'ils étaient séparés, mais il était bien plus agréable qu'elle." Je finis par comprendre qu'un homme énorme, extrêmement grand, extrêmement fort, avec des cheveux tout blancs, que je rencontrais un peu partout et dont je n'avais jamais su le nom était le mari de Mme St-Euverte. Il était mort l'an passé. Quant à la nièce j'ignore si c'est à cause d'une maladie d'estomac, de nerfs, d'une phlébite, d'un accouchement prochain, récent ou manqué, qu'elle écoutait la musique étendue sans se bouger pour personne. Le plus probable est que fière de ses belles soies rouges, elle pensait faire sur sa chaise longue un effet genre Récamier. Elle ne se rendait pas compte qu'elle donnait pour moi la naissance à un nouvel épanouissement de ce nom St-Euverte, qui à tant d'intervalle marquait la distance et la continuité du Temps. C'est le Temps qu'elle berçait dans cette nacelle où fleurissaient le nom de St-Euverte et le style Empire en soie de fuchsias rouges. Ce style empire Mme de Guermantes déclarait l'avoir toujours détesté; cela voulait dire qu'elle le détestait maintenant, ce qui était vrai car elle suivait la mode bien qu'avec quelque retard. Sans compliquer en parlant de David qu'elle connaissait peu, toute jeune fille elle avait cru M. Ingres le plus ennuyeux des poncifs, puis brusquement le plus savoureux des maîtres de l'Art nouveau, jusqu'à détester Delacroix. Par quels degrés elle était revenue de ce culte à la réprobation importe peu, puisque ce sont là des nuances des goûts que le critique d'art reflète dix ans avant la conversation des femmes supérieures. Après avoir critiqué le style empire, elles'excusa de m'avoir parlé de gens aussi insignifiants que les St-Euverte et de niaiseries comme le côté provincial [vol II.230] de Bréauté car elle était aussi loin de penser pourquoi cela m'intéressait que Mme de St-Euverte de La Rochefoucauld, cherchant le bien de son estomac ou un effet ingresque, était loin de soupçonner que son nom m'avait ravi, celui de son mari, non celui plus glorieux de ses parents, et que je lui voyais comme une fonction dans cette pièce pleine d'attributs de bercer le temps. "Mais comment puis-je vous parler de ces sottises, comment cela peut-il vous intéresser" s'écria la duchesse. Elle avait dit cette phrase à mi-voix et personne n'avait pu entendre ce qu'elle disait. Mais un jeune homme (qui devait m'intéresser dans la suite par un nom bien plus familier de moi autrefois que celui de St-Euverte) se leva d'un air exaspéré et alla plus loin pour écouter avec plus de recueillement. Car c'était la sonate à Kreutzer qu'on jouait, mais s'étant trompé sur le programme, il croyait que c'était un morceau de Ravel qu'on lui avait déclaré être beau comme du Palestrina, mais difficile à comprendre. Dans sa violence à changer de place, il heurta, à cause de la demi obscurité, un bonheur-du-jour ce qui n'alla pas sans faire tourner la tête à beaucoup de personnes pour qui cet exercice si simple de regarder derrière soi interrompait un peu le supplice d'écouter "religieusement" la sonate à Kreutzer. Et Mme de Guermantes et moi, cause de ce petit scandale, nous nous hâtâmes de changer de pièce. "Oui, comment ces riens là peuvent-ils intéresser un homme de votre mérite? C'est comme tout à l'heure quand je vous voyais causer avec Gilberte de St-Loup. Ce n'est pas digne de vous. Pour moi c'est exactement rien, cette femme là, ce n'est même pas une femme, c'est ce que je connais de plus factice et de plus bourgeois au [vol II.231] monde car, même à sa défense de l'actualité, la duchesse mêlait ses préjugés d'aristocrate. D'ailleurs devriez-vous venir dans des maisons comme ici. Aujourd'hui encore je comprends parce qu'il y avait cette récitation de Rachel, ça peut vous intéresser. Mais si belle qu'elle ait été elle ne donne pas devant ce public là. Je vous ferai déjeuner seule avec elle. Alors vous verrez l'être que c'est Mais elle est cent fois supérieur à tout ce qui est ici. Et après déjeuner elle vous dira du Verlaine. Vous m'en direz des nouvelles." Elle me vanta surtout ses après-déjeuners où il y avait tous les jours X et Y. Car elle en était arrivée à cette conception des femmes à "salons" qu'elle méprisait autrefois (bien qu'elle le niât aujourd'hui) et dont la grande supériorité, le signe d'élection selon elle, étaient d'avoir chez elle "tous les hommes". Si je lui disais que telle grande dame à "salons" ne disait pas du bien, quand elle vivait, de Mme Howland, la duchesse éclatait de rire devant ma naïveté "naturellement l'autre avait chez elle tous les hommes et celle-ci cherchait à les attirer." Elle reprit: "Mais dans de grandes machines comme ici, non, ça me passe que vous veniez. A moins que ce ne soit pour faire des études..." ajouta-t-elle d'un air de doute, de méfiance, et sans trop s'aventurer car elle ne savait pas très exactement en quoi consistait le genre d'opérations improbables auquel elle faisait allusion.