Une page de Proust au hasard:
1568 - Si les jugements que la duchesse porta ensuite sur Rachel
Si les jugements que la duchesse porta ensuite sur Rachel furent en eux-mêmes médiocres, ils m'intéressèrent en ce que, eux aussi, marquaient une heure nouvelle sur le cadran. Car la duchesse n'avait pas plus complètement que Rachel perdu le souvenir de la soirée que celle-ci avait passé chez elle, mais ce souvenir n'y avait pas subi une moindre transformation. "Je vous dirai, me dit-elle, que cela m'intéresse d'autant plus de l'entendre et de l'entendre acclamée, que je l'ai dénichée, appréciée, prônée, imposée à une époque où personne ne la connaissait et où tout le monde se moquait d'elle. Oui, mon petit, cela va vous étonner, mais la première maison où elle s'est fait entendre en public, c'est chez moi! Oui, cependant que tous les gens prétendus d'avant-garde comme ma nouvelle cousine", dit-elle en montrant ironiquement la princesse de Guermantes qui pour Oriane restait Mme Verdurin, "l'auraient laissé crever de faim sans daigner l'entendre, je [vol II.212] l'avais trouvée intéressante et je lui avais fait offrir un cachet pour venir jouer chez moi devant tout ce que nous faisions de mieux comme gratin. Je peux dire d'un mot un peu bête et prétentieux, car au fond le talent n'a besoin de personne, que je l'ai lancée. Bien entendu elle n'avait pas besoin de moi". J'esquissais un geste de protestation et je vis que Mme de Guermantes était toute prête à accueillir la thèse opposée: "Si? Vous croyez que le talent a besoin d'un appui? Au fond vous avez peut-être raison. C'est curieux, vous dites justement ce que Dumas me disait autrefois. Dans ce cas je suis extrêmement flattée si je suis pour quelque chose, pour si peu que ce soit, non pas évidemment dans le talent, mais dans la renommée d'une telle artiste". Mme de Guermantes préférait abandonner son idée que le talent perce tout seul comme un abcès, parce que c'était plus flatteur pour elle, mais aussi parce que depuis quelque temps recevant des nouveaux venus, et était du reste fatiguée, elle s'était faite assez humble, interrogeant les autres, leur demandant leur opinion pour s'en former une. "Je n'ai pas besoin de vous dire reprit-elle, que cet intelligent public, qui s'appelle le monde, ne comprenait absolument rien à cela. On protestait, on riait. J'avais beau leur dire: "c'est curieux, c'est intéressant, c'est quelque chose qui n'a encore jamais été fait, on ne me croyait pas, comme on ne m'a jamais cru pour rien. C'est comme la chose qu'elle jouait, c'était une chose de Maeterlinck, maintenant c'est très connu, mais à ce moment-là tout le monde s'en moquait, eh bien moi je trouvais ça admirable. Ça m'étonne même quand j'y pense qu'une paysanne comme moi qui n'ai que l'éducation des filles de province, ait aimé du premier [vol II.213] coup ces choses-là. Naturellement, je n'aurais pas pu dire pourquoi, mais ça me plaisait, ça me remuait, tenez, Basin, qui n'a rien d'un sensible avait été frappé de l'effet que ça me produisait. Il m'avait dit: "Je ne veux plus que vous entendiez ces absurdités, ça vous rend malade". Et c'était vrai parce qu'on me prend pour une femme sèche et que je suis au fond un paquet de nerfs".
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