Une page de Proust au hasard:
1567 - Le passé s'était tellement transformé dans l'esprit de la duchesse
Je dis à la duchesse de Guermantes, en lui racontant que Bloch avait cru que c'était l'ancienne princesse de Guermantes qui recevait: "Cela me rappelle la première soirée où je suis allé chez la princesse de Guermantes, où je croyais ne pas être invité et qu'on allait me mettre à la porte et où vous aviez une robe toute rouge et des souliers rouges". "Mon Dieu, que c'est vieux, tout cela, me répondit la duchesse, accentuant pour moi l'impression du temps écoulé". Elle regardait dans le lointain avec mélancolie et pourtant insista particulièrement sur la robe rouge. Je lui demandai de me la décrire, ce qu'elle fit complaisamment. "Maintenant [vol II.210] cela ne se porterait plus du tout. C'étaient des robes qui se portaient dans ce temps-là". "Mais est-ce que ce n'était pas joli", lui dis-je. Elle avait toujours peur de donner un avantage contre elle par ses paroles, de dire quelque chose qui la diminuât. "Mais si, moi je trouvais cela très joli. On n'en porte pas, parce que cela ne se fait plus en ce moment. Mais cela se reportera, toutes les modes reviennent, en robe, en musique, en peinture", ajouta-t-elle avec force car elle croyait une certaine originalité à cette philosophie. Cependant la tristesse de vieillir lui rendit sa lassitude qu'un sourire lui disputa: "Vous êtes sûr que c'étaient des souliers rouges, je croyais que c'était des souliers d'or". J'assurai que cela m'était infiniment présent à l'esprit, sans dire la circonstance qui me permettait de l'affirmer. "Vous êtes gentil de vous rappeler cela, me dit-elle d'un air tendre", car les femmes appellent gentillesse se souvenir de leur beauté comme les artistes admirer leurs œuvres. D'ailleurs, si lointain que soit le passé, quand on est une femme de tête comme la duchesse, il peut ne pas être oublié. "Vous rappelez-vous," me dit-elle en remerciement de mon souvenir pour sa robe et ses souliers, "que nous vous avons ramené Basin et moi. Vous aviez une jeune fille qui devait venir vous voir après minuit. Basin riait de tout son cœur en pensant qu'on vous faisait des visites à cette heure-là". Je me rappelais en effet que ce soir-là Albertine était venue me voir après la soirée de la princesse de Guermantes, je me le rappelais aussi bien que la duchesse, moi à qui Albertine était maintenant aussi indifférente qu'elle l'eût été à Mme de Guermantes, si Mme de Guermantes eût su que la jeune fille à cause de qui je n'avais [vol II.211] pas pu entrer chez eux était Albertine. C'est que longtemps après que les pauvres morts sont sortis de nos cœurs, leur poussière indifférente continue à être mêlée, à servir d'alliage, aux circonstances du passé. Et sans plus les aimer il arrive qu'en évoquant une chambre, une allée, un chemin, où ils furent à une certaine heure, nous sommes obligés, pour que la place qu'ils occupaient soit remplie, de faire allusion à eux, même sans les regretter, même sans les nommer, même sans permettre qu'on les identifie. (Mme de Guermantes n'identifiait guère la jeune fille qui devait venir ce soir-là, n'avait jamais su son nom et n'en parlait qu'à cause de la bizarrerie de l'heure et de la circonstance). Telles sont les formes dernières et peu enviables de la survivance.

