Une page de Proust au hasard:
1566 - Je dis à Mme de Guermantes que j'avais rencontré M. de Charlus
"Je ne peux pas vous dire comme ça me fait plaisir de vous voir", reprit la duchesse. "Mon Dieu, quand est-ce que je vous avais vu la dernière fois..." - "En visite chez Mme d'Agrigente où je vous trouvais souvent". - "Naturellement, j'y allais souvent mon pauvre petit, comme Basin l'aimait à ce moment-là. C'est toujours chez sa bonne amie du moment qu'on me rencontrait le plus parce qu'il me disait: "Ne manquez pas d'aller lui faire une visite". Au fond cela me paraissait un peu inconvenant cette espèce de "visite de digestion" qu'il m'envoyait faire une fois qu'il avait consommé. J'avais fini assez vite par m'y [vol II.204] habituer, mais ce qu'il y avait de plus ennuyeux c'est que j'étais obligée de garder des relations après qu'il avait rompu les siennes. Ça me faisait toujours penser aux vers de Victor Hugo: "Emporte le bonheur et laisse-moi l'ennui". Comme dans la poésie j'entrais tout de même avec un sourire mais vraiment ce n'était pas juste, il aurait dû me laisser à l'égard de ses maîtresses le droit d'être volage, car en accumulant tous ses laissés pour compte, j'avais fini par ne plus avoir une après-midi à moi. D'ailleurs ce temps me semble doux relativement au présent. Mon Dieu qu'il se soit remis à me tromper, ça ne pourrait que me flatter parce que ça me rajeunit. Mais je préférais son ancienne manière. Dame, il y avait trop longtemps qu'il ne m'avait trompée, il ne se rappelait plus la manière de s'y prendre! Ah! mais nous ne sommes pas mal ensemble tout de même, nous nous parlons, nous nous aimons même assez, me dit la duchesse, craignant que je n'eusse compris qu'ils étaient tout à fait séparés et comme on dit de quelqu'un qui est très malade: "mais il parle encore très bien, je lui ai fait la lecture ce matin pendant une heure", elle ajouta: "Je vais lui dire que vous êtes là, il voudra vous voir". Et elle alla près du duc qui assis sur un canapé auprès d'une dame causait avec elle. Mais en voyant sa femme venir lui parler, il prit un air si furieux qu'elle ne put que se retirer. "Il est occupé, je ne sais pas ce qu'il fait, nous verrons tout à l'heure, me dit Mme de Guermantes préférant me laisser me débrouiller. &Bloch s'étant approché de nous et ayant demandé de la part de son américaine qui était une jeune duchesse qui était là, je répondis que c'était la nièce de M. de Bréauté, nom sur lequel Bloch [vol II.205] à qui il ne disait rien demanda des explications." "Ah! Bréauté, s'écria Mme de Guermantes, en s'adressant à moi, vous vous rappelez, mon Dieu, que tout cela est loin", puis se tournant vers Bloch: "Hé bien, c'était un snob. C'étaient des gens qui habitaient près de chez ma belle-mère. Cela ne vous intéresserait pas, c'est amusant pour ce petit, ajouta-t-elle en me désignant, qui a connu tout ça autrefois en même temps que moi", ajouta Mme de Guermantes me montrant par ces paroles, de bien des manières, le long temps qui s'était écoulé. Les amitiés, les opinions de Mme de Guermantes s'étaient tant renouvelées depuis ce moment-là qu'elle considérait son charmant Babal comme un snob. D'autre part, il ne se trouvait pas seulement reculé dans le temps, mais chose dont je ne m'étais pas rendu compte quand à mes débuts dans le monde, je l'avais cru une des notabilités essentielles de Paris qui resterait toujours associé à son histoire mondaine comme celui de Colbert à celle du règne de Louis XIV, il avait lui aussi sa marque provinciale, il était un voisin de campagne de la vieille duchesse avec lequel la princesse des Laumes s'était liée comme tel. Pourtant ce Bréauté dépouillé de son esprit, relégué dans ses années si lointaines qu'il datait, ce qui prouvait qu'il avait été entièrement oublié depuis par la duchesse, et dans les environs de Guermantes, était entre la duchesse et moi, ce que je n'eusse jamais cru le premier soir à l'Opéra-Comique quand il m'avait paru un Dieu nautique habitant son antre marin, un lien, parce qu'elle se rappelait que je l'avais connu, donc que j'étais son ami à elle, sinon sorti du même monde qu'elle, du moins vivant dans le même monde qu'elle depuis bien plus longtemps [vol II.206] que bien des personnes présentes, qu'elle se le rappelait, et assez imparfaitement cependant pour avoir oublié certains détails qui m'avaient à moi semblé alors essentiels, que je n'allais pas à Guermantes et n'étais qu'un petit bourgeois de Combray, au temps où elle venait à la messe de mariage de Mlle Percepied, qu'elle ne m'invitait pas, malgré toutes les prières de St-Loup, dans l'année qui suivit son apparition à l'Opéra-Comique. A moi cela me semblait capital, car c'est justement à ce moment là que la vie de la duchesse de Guermantes m'apparaissait comme un Paradis où je n'entrerais pas, mais pour elle, elle lui apparaissait comme sa même vie médiocre de toujours, et puisque j'avais, à partir d'un certain moment, dîné souvent chez elle, que j'avais d'ailleurs été, avant cela même, un ami de sa tante et de son neveu, elle ne savait plus exactement à quelle époque notre intimité avait commencé et ne se rendait pas compte du formidable anachronisme qu'elle faisait en faisant commencer cette amitié quelques années trop tôt. Car cela faisait que j'eusse connu la Mme de Guermantes du nom de Guermantes impossible à connaître, que j'eusse été reçu dans le nom aux syllabes dorées, dans le faubourg St-Germain, alors que tout simplement j'étais allé dîner chez une dame qui n'était déjà plus pour moi qu'une dame comme une autre, et qui m'avait fait quelquefois inviter non à descendre dans le royaume sous-marin des néréides mais à passer la soirée dans la baignoire de sa cousine. "Si vous voulez des détails sur Bréauté, qui n'en valait guère la peine, ajouta-t-elle en s'adressant à Bloch, demandez-en à ce petit qui le vaut cent fois: il a dîné cinquante fois avec lui chez moi. N'est-ce pas que c'est chez [vol II.207] moi que vous l'avez connu. En tous cas c'est chez moi que vous avez connu Swann". Et j'étais aussi surpris qu'elle pût croire que j'avais peut-être& connu M. Bréauté ailleurs que chez elle, donc que j'allasse dans ce monde-là avant de la connaître, que de voir qu'elle croyait que c'était chez elle que j'avais connu Swann. Moins mensongèrement que Gilberte quand elle disait de Bréauté: "C'est un vieux voisin de campagne, j'ai plaisir à parler avec lui de Tansonville", alors qu'autrefois à Tansonville, il ne les fréquentait pas, j'aurais pu dire: "C'est un voisin de campagne qui venait souvent nous voir le soir", de Swann qui en effet me rappelait tout autre chose que les Guermantes. "Je ne saurais pas vous dire", reprit-elle! "C'était un homme qui avait tout dit quand il parlait d'Altesses. Il avait un lot d'histoires assez drôles sur des gens de Guermantes, sur ma belle-mère, sur Madame de Varambon avant qu'elle fût auprès de la princesse de Parme. Mais qui sait aujourd'hui qui était Madame de Varambon? Ce petit-là, oui, il a connu tout ça, mais tout ça c'est fini, ce sont des gens dont le nom même n'existe plus et qui d'ailleurs ne mériteraient pas de survivre". Et je me rendais compte, malgré cette chose une que semble le monde, et où en effet les rapports sociaux arrivent à leur maximum de concentration et où tout communique, comme il y reste des provinces, ou du moins comme le Temps en fait qui changent de nom, qui ne sont plus compréhensibles pour ceux qui y arrivent seulement quand la configuration a changé. "C'était une bonne dame qui disait des choses d'une bêtise inouie", reprit en parlant de Mme de Varambon la duchesse qui insensible à cette poésie de l'incompréhensible, qui est un [vol II.208] effet du temps, dégageait en toute chose l'élément drôle, assimilable à la littérature genre Meilhac, à l'esprit des Guermantes. "A un moment, elle avait la manie d'avaler tout le temps des pastilles qu'on donnait dans ce temps-là contre la toux et qui s'appelaient," ajouta-t-elle, en riant elle-même d'un nom si spécial, si connu autrefois, si inconnu aujourd'hui des gens à qui elle parlait, "des pastilles Géraudel." Madame de Varambon lui disait ma belle-mère, en avalant tout le temps comme cela des pastilles Géraudel, vous vous ferez mal à l'estomac". "Mais Madame la Duchesse, répondit Mme de Varambon, comment voulez-vous que cela fasse mal à l'estomac puisque cela va dans les bronches". Et puis c'est elle& qui disait: "La duchesse a une vache si belle qu'on la prend toujours pour étalon." Et Mme de Guermantes eût volontiers continué à raconter des histoires de Mme de Varambon dont nous connaissions des centaines, mais nous sentions bien que ce nom n'éveillait dans la mémoire ignorante de Bloch aucune des images qui se levaient pour nous aussitôt qu'il était question de Mme de Varambon, de M. de Bréauté, du prince d'Agrigente et à cause de cela même excitait peut-être chez lui un prestige que je savais exagéré mais que je trouvais compréhensible, non pas parce que je l'avais moi-même subi, nos propres erreurs et nos propres ridicules ayant rarement pour effet de nous rendre, même quand nous les avons percés à jour, plus indulgents à ceux des autres.
SCENARIO ALBERTINE
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