Une page de Proust au hasard:
1564 - Il ne faut pas s'étonner que l'ancienne maîtresse de Saint-Loup débinât la Berma
Madame de Guermantes au déclin de sa vie, avait senti s'éveiller en soi des curiosités nouvelles. Le monde n'avait plus rien à lui apprendre. L'idée qu'elle y avait la première place était, nous l'avons vu, aussi évidente pour elle que la hauteur du ciel bleu par-dessus la terre. Elle ne croyait pas avoir à affermir une position qu'elle jugeait inébranlable. En revanche lisant, allant au théâtre, elle eût souhaité avoir un prolongement de ces lectures, de ces spectacles; comme jadis dans l'étroit petit jardin où on prenait de l'orangeade, tout ce qu'il y avait de plus exquis, dans le grand monde, venait familièrement parmi les brises parfumées du soir et les nuages de pollen entretenir en elle le goût du grand monde, de même maintenant un autre appétit lui faisait souhaiter savoir les raisons de telle polémique littéraire connaître ses auteurs, voir des actrices. Son esprit fatigué réclamait une nouvelle alimentation. Elle se rapprocha pour connaître les uns et les autres de femmes avec qui jadis elle n'eût pas voulu échanger de cartes et qui faisaient valoir leur intimité avec le directeur de telle revue dans l'espoir d'avoir la duchesse. La première actrice invitée crut être la seule dans un milieu [vol II.200] extraordinaire, lequel parut plus médiocre à la seconde quand elle vit celle qui l'y avait précédée. La duchesse, parce qu'à certains soirs elle recevait des souverains, croyait que rien n'était changé à sa situation. En réalité, elle la seule d'un sang vraiment sans alliage, elle qui étant née Guermantes pouvait signer Guermantes - Guermantes quand elle ne signait pas la duchesse de Guermantes, elle qui à ses belles-sœurs même semblait quelque chose de plus précieux que tout, comme un Moïse sauvé des eaux, un Christ échappé en Égypte, un Louis XVII enfui du Temple, le pur du pur, maintenant sacrifiant sans doute par ce besoin héréditaire de nourriture spirituelle qui avait fait la décadence sociale de Mme de Villeparisis, elle était devenue elle-même une Mme de Villeparisis chez qui les femmes snobs redoutaient de rencontrer telle ou tel, et de laquelle les jeunes gens constatant le fait accompli sans savoir ce qui l'a précédé croyaient que c'était une Guermantes d'une moins bonne cuvée, d'une moins bonne année, une Guermantes déclassée. [Passage non identifié] Dans les milieux nouveaux qu'elle fréquentait, restée bien plus la même qu'elle ne croyait, elle continuait à croire que s'ennuyer facilement était une supériorité intellectuelle mais elle l'exprimait avec une sorte de violence qui donnait à sa voix quelque chose de rauque. Comme je lui parlais de Brichot: "Il m'a assez embêtée pendant vingt ans", et comme Mme de Cambremer disait: "Relisez ce que Schopenhauer dit de la musique", elle nous fit remarquer cette phrase en disant avec violence: "Relisez est un chef-d'œuvre! Ah! non ça par exemple, il ne faut pas nous la faire". Alors le vieux d'Albon sourit en reconnaissant une des formes de l'esprit Guermantes.
[vol II.201]

