1561 - C'était bien beau, dit-il à Rachel

"C'était bien beau", dit-il à Rachel, et ayant dit ces simples mots, son désir étant satisfait, il repartit et fit tant de bruit pour regagner sa place que Rachel dut attendre plus de cinq minutes avant de réciter la seconde poésie. Quand elle eut fini celle-ci, les Deux Pigeons, Mme de Morieuval s'approcha de Mme de Saint-Loup qu'elle savait fort lettrée sans se rappeler assez qu'elle avait l'esprit subtil et sarcastique de son père, et lui demanda: "C'est bien la fable de La Fontaine, n'est-ce pas?" croyant bien l'avoir reconnue mais n'étant pas absolument certaine, car elle connaissait fort mal les fables de La Fontaine et de plus croyait que c'était des choses d'enfants qu'on ne récitait pas dans le monde. Pour avoir un tel succès l'artiste avait sans doute pastiché des fables de La Fontaine pensait la bonne dame. Or, Gilberte, jusque-là impassible, l'enfonça sans le vouloir dans cette idée, car n'aimant pas Rachel et voulant dire qu'il ne restait rien des fables avec une diction pareille, elle le dit de cette nuance trop subtile qui était celle de son père et qui laissait [vol II.197] les personnes naïves dans le doute sur ce qu'il voulait dire. Généralement plus moderne, quoique fille de Swann, - comme un canard couvé par une poule - elle était assez lakiste et se contentait de dire: "Je trouve d'un touchant, c'est d'une sensibilité charmante." Mais à Mme de Morieuval, Gilberte répondit sous cette forme fantaisiste de Swann à laquelle se trompaient les gens qui prennent tout au pied de la lettre: "Un quart est de l'invention de l'interprète, un quart de la folie, un quart n'a aucun sens, le reste est de La Fontaine", ce qui permit à Mme de Morieuval de soutenir que ce qu'on venait d'entendre n'était pas les Deux Pigeons de La Fontaine mais un arrangement où tout au plus un quart était de La Fontaine, ce qui n'étonna personne vu l'extraordinaire ignorance de ce public.