1560 - La conversation que nous tenions Gilberte et moi fut interrompue par la voix de Rachel
L'annonce d'une poésie que presque tout le monde connaissait avait fait plaisir. Mais quand on avait vu Rachel avant de commencer chercher partout des yeux d'un air égaré, lever les mains d'un air suppliant et pousser comme un gémissement à chaque mot, chacun se sentit gêné, presque choqué de cette exhibition de sentiments. Personne ne s'était dit que réciter des vers pouvait être quelque chose comme cela. Peu à peu on s'habitue, c'est-à-dire qu'on oublie la première sensation de malaise, on dégage ce qui est bien, on compare dans son esprit diverses manières de réciter, pour se dire ceci c'est mieux, ceci moins bien. La première fois de même, dans une cause simple, lorsqu'on voit un avocat s'avancer, lever en l'air un bras d'où retombe la toge, commencer d'un ton menaçant, on n'ose pas regarder les voisins. Car on se figure que c'est grotesque, mais après tout c'est peut-être magnifique et on attend d'être fixé. Tout le monde se regardait ne sachant trop quelle tête faire; quelques jeunesses mal élevées étouffèrent un fou rire; chacun jetait à la dérobée sur son voisin le regard furtif que dans les repas élégants, quand on a auprès de soi un instrument nouveau, fourchette [vol II.194] à homard, râpe à sucre, etc... dont on ne connaît pas le but et le maniement, on attache sur un convive plus autorisé qui, espère-t-on, s'en servira avant vous et vous donnera ainsi la possibilité de l'imiter. Ainsi fait-on encore quand quelqu'un cite un vers qu'on ignore mais qu'on veut avoir l'air de connaître et à qui, comme en cédant le pas devant une porte on laisse à un plus instruit, comme une faveur, le plaisir de dire de qui il est. Tels en entendant l'actrice, chacun attendait la tête baissée et l'oeil investigateur que d'autres prissent l'initiative de rire ou de critiquer, ou de pleurer ou d'applaudir. Mme de Forcheville, revenue exprès de Guermantes d'où la duchesse, comme nous le verrons, était à peu près expulsée, avait pris une mine, attentive, tendue, presque carrément désagréable, soit pour montrer qu'elle était connaisseuse et ne venait pas en mondaine, soit par hostilité pour les gens moins versés dans la littérature qui eussent pu lui parler d'autre chose, soit par contention de toute sa personne afin de savoir si elle "aimait" ou si elle n'aimait pas, ou peut-être parce que tout en trouvant cela "intéressant", elle n'"aimait" pas, du moins, la manière de dire certains vers. Cette attitude eut dû être plutôt adoptée, semble-t-il, par la princesse de Guermantes. Mais comme c'était chez elle, et que devenue aussi avare que riche elle était décidée à ne donner que cinq roses à Rachel, elle faisait la claque. Elle provoquait l'enthousiasme et faisait la presse en poussant à tous moments des exclamations ravies. Là seulement elle se retrouvait Verdurin, car elle avait l'air d'écouter les vers pour son propre plaisir, d'avoir eu l'envie qu'on vînt les lui dire, à elle toute seule, et qu'il y eût par hasard [vol II.195] là cinq cents personnes, à qui elle avait permis de venir comme en cachette assister à son propre plaisir. Cependant, je remarquai sans aucune satisfaction d'amour-propre car elle était devenue vieille et laide, que Rachel me faisait de l'oeil, avec une certaine réserve d'ailleurs. Pendant toute la récitation, elle laissa palpiter dans ses yeux un sourire réprimé et pénétrant qui semblait l'amorce d'un acquiescement qu'elle eût souhaité venir de moi. Cependant, quelques vieilles dames peu habituées aux récitations poétiques, disaient à un voisin: "vous avez vu?" faisant allusion à la mimique solennelle, tragique, de l'actrice, et qu'elles ne savaient comment qualifier. La duchesse de Guermantes sentit le léger flottement et décida de la victoire en s'écriant: "c'est admirable!" au beau milieu du poème qu'elle crut peut-être terminé. Plus d'un invité tint alors à souligner cette exclamation d'un regard approbateur et d'une inclinaison de tête pour montrer moins peut-être leur compréhension de la récitante que leurs relations avec la duchesse. Quand le poème fut fini, comme nous étions à côté de Rachel, j'entendis celle-ci remercier Mme de Guermantes et en même temps, profitant de ce que j'étais à côté de la duchesse, elle se tourna vers moi et m'adressa un gracieux bonjour. Je compris alors qu'au contraire des regards passionnés du fils de M. de Vaugoubert que j'avais pris pour le bonjour de quelqu'un qui se trompait, ce que j'avais pris chez Rachel pour un regard de désir n'était qu'une provocation contenue à se faire reconnaître et saluer par moi. Je répondis par un salut souriant au sien. "Je suis sûre qu'il ne me reconnaît pas", dit en minaudant la récitante [vol II.196] à la duchesse. "Mais si, dis-je avec assurance, je vous ai reconnue tout de suite."
Si pendant les plus beaux vers de La Fontaine cette femme qui les récitait avec tant d'assurance n'avait pensé, soit par bonté, ou bêtise, ou gêne, qu'à la difficulté de me dire bonjour, pendant les mêmes beaux vers Bloch n'avait songé qu'à faire ses préparatifs pour pouvoir dès la fin de la poésie bondir comme un assiégé qui tente une sortie, et passant sinon sur le corps du moins sur les pieds de ses voisins, venir féliciter la récitante, soit par une conception erronée du devoir, soit par désir d'ostentation. [Passage déplacé]
SCENARIO ALBERTINE
SUR LE MEME THEME:
- LE TEMPS RETROUVE - MARCEL PROUST
- 1588 - La date à laquelle j'entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray
- 1587 - Je me disais aussi: Non seulement est-il encore temps
- 1586 - En tous cas, si j'avais encore la force d'accomplir mon oeuvre
- 1585 - Moi, c'était autre chose que les adieux d'un mourant à sa femme, que j'avais à écrire
PROUST
TAGS
FILMS7
- OLIVIA GOTANEGRE : Groupuscule Ep. 7 : Shakrâne - EMMANUEL BONAMI - RENAUD BONAMI
- KLAUS NOMI : AFTER THE FALL - LIVE
- WAGNER - DAS RHEINGOLD - The descent of the gods into Niebelheim - KARAJAN
- Ein Deutsches Requiem / A German Requiem (BRAHMS) - Denn Alles Fleisch, Es Ist Wie Gras - KARL RICHTER
- CARLOS KLEIBER - 4th SYMPHONY - BRAHMS
- NIGHTWISH - WALKING IN THE AIR - LIVE
- FRED ASTAIRE - Top Hat, White Tie and Tails
- CAROLINE GUIVARCH
- Chanson de Monsieur Henri (Henri de la Rochejaquelein)
- JULIE ANDREWS, 12 - GOD SAVE THE KING
- MEMENTO Christopher Nolan Guy Pearce - spoiler in six minutes
- James Joyce reading from Finnegans Wake
- MARGUERITE YOURCENAR dans sa maison
- SINEAD O'CONNOR - Dark I Am Yet Lovely (Live Night of the Proms 2008)
- FILMS7 - LES "UNE"
- TROY - SINEAD O'CONNOR - LIVE Night of the Proms 2008
- Peter Gabriel - Sinead O'Connor - Blood Of Eden
- Edouard de Blay, photographe : étudier les tableaux, connaître les lignes de fuites - PHOTO de JULIE VOISIN
- Odette Wolkonsky styling
- Josquin des Prez - Missa Pange Lingua - Kyrie Eleison - Saint Clement's Church, Philadelphia

