1556 - Mais comment venez-vous dans des matinées si nombreuses?

"Mais comment venez-vous dans des matinées si nombreuses?" me demanda Gilberte. "Vous retrouver dans une grande tuerie comme cela, ce n'est pas ainsi que je vous schématisais. Certes, je m'attendais à vous voir partout ailleurs qu'à un des grands tralalas de ma tante, puisque tante il y a", ajouta-t-elle d'un air fin, car étant Mme de Saint-Loup depuis un peu plus longtemps que Mme Verdurin n'était entrée dans la famille, elle se considérait comme une Guermantes de tout temps et atteinte par la mésalliance que son oncle avait faite en épousant Mme Verdurin, qu'il est vrai elle avait entendu railler mille fois devant elle, dans la famille, tandis que naturellement ce n'était qu'hors de sa présence qu'on avait parlé de la mésalliance qu'avait faite Saint-Loup en l'épousant. Elle affectait d'ailleurs d'autant plus de dédain pour cette tante mauvais teint que la princesse [vol II.175] de Guermantes, par l'espèce de perversion qui pousse les gens intelligents à s'évader du chic habituel, par le besoin aussi de souvenirs qu'ont les gens âgés, pour tâcher de donner un passé à son élégance nouvelle, aimait à dire en parlant de Gilberte: "Je vous dirai que ce n'est pas pour moi une relation nouvelle, j'ai énormément connu la mère de cette petite, tenez, c'était une grande amie à ma cousine Marsantes. C'est chez moi qu'elle a connu le père de Gilberte. Quant au pauvre Saint-Loup, je connaissais d'avance toute sa famille, son propre oncle était mon intime autrefois à La Raspelière." Vous voyez que les Verdurin n'étaient pas du tout des bohêmes me disaient les gens qui entendaient parler ainsi la princesse Guermantes, c'étaient des amis de tout temps de la famille de Mme de Saint-Loup. J'étais peut-être seul à savoir par mon grand-père qu'en effet les Verdurin n'étaient pas des bohêmes. Mais ce n'était pas précisément parce qu'ils avaient connu Odette. Mais on arrange aisément les récits du passé que personne ne connaît plus, comme ceux des voyages dans les pays où personne n'est jamais allé. "Enfin, conclut Gilberte, puisque vous sortez quelquefois de votre Tour d'Ivoire, des petites réunions intimes chez moi où j'inviterais des esprits sympathiques, ne vous conviendraient-elles pas mieux? Ces grandes machines comme ici sont bien peu faites pour vous. Je vous voyais causer avec ma tante Oriane qui a toutes les qualités qu'on voudra, mais à qui nous ne ferons pas tort n'est-ce pas en déclarant qu'elle n'appartient pas à l'élite pensante." Je ne pouvais mettre Gilberte au courant des pensées que j'avais depuis une heure, mais je crus que sur [vol II.176] un point de pure distraction elle pourrait servir mes plaisirs, lesquels en effet ne me semblaient pas devoir être de parler littérature avec la duchesse de Guermantes plus qu'avec Mme de Saint-Loup. Certes, j'avais l'intention de recommencer dès demain, bien qu'avec un but cette fois, à vivre dans la solitude. Même chez moi je ne laisserais pas les gens venir me voir dans mes instants de travail car le devoir de faire mon œuvre primait celui d'être poli ou même bon. Ils insisteraient sans doute, ceux qui ne m'avaient pas vu depuis si longtemps, venaient de me retrouver et me jugeaient guéri. Ils insisteraient, venant quand le labeur de leur journée, de leur vie, serait fini ou interrompu et ayant alors le même besoin de moi que j'avais eu autrefois de Saint-Loup et cela parce que, comme je m'en étais déjà aperçu à Combray quand mes parents me faisaient des reproches au moment où je venais de prendre à leur insu les plus louables résolutions, les cadrans intérieurs qui sont départis aux hommes ne sont pas tous réglés à la même heure, l'un sonne celle du repos en même temps que l'autre celle du travail, l'un celle du châtiment par le juge quand chez le coupable celle du repentir et du perfectionnement intérieur est sonnée depuis longtemps. Mais j'aurais le courage de répondre à ceux qui viendraient me voir ou me feraient chercher, que j'avais pour des choses essentielles au courant desquelles il fallait que je fusse mis sans retard, un rendez-vous urgent, capital, avec moi-même. Et pourtant, bien qu'il y ait peu de rapport entre notre moi véritable et l'autre, à cause de l'homonymat et du corps commun aux deux, l'abnégation qui vous fait faire le sacrifice des devoirs [vol II.177] plus faciles, même des plaisirs, paraît aux autres de l'égoïsme. Et d'ailleurs n'était-ce pas pour m'occuper d'eux que je vivrais loin de ceux qui se plaindraient de ne pas me voir, pour m'occuper d'eux plus à fond que je n'aurais pu le faire avec eux, pour chercher à les révéler à eux-mêmes, à les réaliser. A quoi eût servi que pendant des années encore, j'eusse perdu des soirées à faire glisser sur l'écho à peine expiré de leurs paroles, le son tout aussi vain des miennes, pour le stérile plaisir d'un contact mondain qui exclut toute pénétration. Ne valait-il pas mieux que ces gestes qu'ils faisaient, ces paroles qu'ils disaient, leur vie, leur nature, j'essayasse d'en décrire la courbe et d'en dégager la loi? Malheureusement, j'aurais à lutter contre cette habitude de se mettre à la place des autres qui, si elle favorise la conception d'une œuvre, en retarde l'exécution. Car par une politesse supérieure, elle pousse à sacrifier aux autres non seulement son plaisir, mais son devoir, quand se mettant à la place des autres, le devoir quel qu'il soit, fût-ce pour quelqu'un qui ne peut rendre aucun service au front de rester à l'arrière s'il est utile, paraîtra comme, ce qu'il n'est pas en réalité, notre plaisir. Et bien loin de me croire malheureux de cette vie sans amis, sans causerie, comme il est arrivé aux plus grands de le croire, je me rendais compte que les forces d'exaltation qui se dépensent dans l'amitié sont une sorte de porte à faux visant une amitié particulière qui ne mène à rien et se détournent d'une vérité vers laquelle elles étaient capables de nous conduire. Mais enfin quand des intervalles de repos>et de société me seraient nécessaires, je sentais que plutôt que les conversations intellectuelles [vol II.178] que les gens du monde croient utiles aux écrivains, de légères amours avec des jeunes filles en fleurs seraient un aliment choisi que je pourrais à la rigueur permettre à mon imagination semblable au cheval fameux qu'on ne nourrissait que de roses! Ce que tout d'un coup je souhaitais de nouveau, c'est ce dont j'avais rêvé à Balbec, quand sans les connaître encore, j'avais vu passer devant la mer Albertine, Andrée, et leurs amies. Mais hélas! je ne pouvais plus chercher à retrouver celles que justement en ce moment je désirais si fort. L'action des années qui avait transformé tous les êtres que j'avais vus aujourd'hui, et Gilberte elle-même, avait certainement fait de toutes celles qui survivaient, comme elle eût fait d'Albertine si elle n'avait pas péri, des femmes trop différentes de ce que je me rappelais. Je souffrais d'être obligé de moi-même à atteindre celles-là, car le temps qui change les êtres ne modifie pas l'image que nous avons gardée d'eux. Rien n'est plus douloureux que cette opposition entre l'altération des êtres et la fixité du souvenir, quand nous comprenons que ce qui a gardé tant de fraîcheur dans notre mémoire n'en peut plus avoir dans la vie, que nous ne pouvons, au dehors, nous rapprocher de ce qui nous paraît si beau au-dedans de nous, de ce qui excite en nous un désir pourtant si individuel de le revoir. Ce violent désir que la mémoire excitait en moi pour ces jeunes filles vues jadis, je sentais que je ne pourrais espérer l'assouvir qu'à condition de le chercher dans un être du même âge; c'est-à-dire dans un autre être. J'avais pu souvent soupçonner que ce qui semble unique dans une personne qu'on désire, ne lui appartient pas. Mais le temps écoulé m'en [vol II.179] donnait une preuve plus complète, puisque après vingt ans, spontanément, je voulais chercher au lieu des filles que j'avais connues celles possédant maintenant la jeunesse que les autres avaient alors. D'ailleurs, ce n'est pas seulement le réveil de nos désirs charnels qui ne correspond à aucune réalité parce qu'il ne tient pas compte du temps perdu. Il m'arrivait parfois de souhaiter que par un miracle entrassent auprès de moi, restées vivantes contrairement à ce que j'avais cru, ma grand'mère, Albertine. Je croyais les voir, mon cœur s'élançait vers elles. J'oubliais seulement une chose c'est que si elles vivaient en effet Albertine aurait à peu près maintenant l'aspect que m'avait présenté à Balbec Mme Cottard et que ma grand'mère ayant plus de quatre-vingt-quinze ans, ne me montrerait rien du beau visage calme et souriant avec laquelle je l'imaginais encore maintenant, aussi arbitrairement qu'on donne une barbe à Dieu le Père, ou qu'on représentait au XVIIe siècle les héros d'Homère avec un accoutrement de gentilshommes et sans tenir compte de leur antiquité. Je regardai Gilberte et je ne pensai pas: "je voudrais la revoir", mais je lui dis qu'elle me ferait toujours plaisir en m'invitant avec des jeunes filles, sans que j'eusse d'ailleurs à leur rien demander que de faire renaître en moi les rêveries, les tristesses d'autrefois, peut-être un jour improbable, un chaste baiser. >Comme Elstir aimait à voir incarnée devant lui, dans sa femme, la beauté vénitienne, qu'il avait si souvent peinte dans ses œuvres, je me donnais l'excuse d'être attiré par un certain égoïsme esthétique vers les belles femmes qui pouvaient me causer de la souffrance, et j'avais un certain sentiment d'idolâtrie [vol II.180] pour les futures Gilberte, les futures duchesses de Guermantes, les futures Albertine que je pourrais rencontrer, et qui, me semblait-il, pourraient m'inspirer, comme un sculpteur qui se promène au milieu de beaux marbres antiques. J'aurais dû pourtant penser qu'antérieur à chacune était mon sentiment du mystère où elles baignaient et qu'ainsi plutôt que de demander à Gilberte de me faire connaître des jeunes filles, j'aurais mieux fait d'aller dans ces lieux où rien ne nous rattache à elles, où entre elles et soi on sent quelque chose d'infranchissable, où à deux pas sur la plage, allant au bain, on se sent séparé d'elles par l'impossible. C'est ainsi que mon sentiment de mystère avait pu s'appliquer successivement à Gilberte, à la duchesse de Guermantes, à Albertine, à tant d'autres. Sans doute l'inconnu et presque l'inconnaissable était devenu le commun, le familier, indifférent ou douloureux, mais retenant de ce qu'il avait été un certain charme. Et à vrai dire, comme dans ces calendriers que le facteur nous apporte pour avoir ses étrennes, il n'était pas une de mes années qui n'ait eu à son frontispice ou intercalée dans ses jours, l'image d'une femme que j'y avais désirée; image souvent d'autant plus arbitraire que parfois je n'avais vu cette femme, quand c'était par exemple la femme de chambre de Mme Putbus, Mlle d'Orgeville, ou telle jeune fille dont j'avais vu le nom, dans le compte rendu mondain d'un journal, parmi l'essaim des charmantes valseuses. Je la devinais belle, m'éprenais d'elle, et lui composais un corps idéal dominant de toute sa hauteur un paysage de la province où j'avais lu, dans l'Annuaire des Châteaux, que se trouvaient les propriétés de sa famille. Pour [vol II.181] les femmes que j'avais connues, ce paysage était au moins double. Chacune s'élevait, à un point différent de ma vie, dressée comme une divinité protectrice et locale, d'abord au milieu d'un de ces paysages rêvés dont la juxtaposition quadrillait ma vie et où je m'étais attaché à l'imaginer, ensuite, vue du côté du souvenir, entourée des sites où je l'avais connue et qu'elle me rappelait y restant attachée>car si notre vie est vagabonde, notre mémoire est sédentaire, et nous avons beau nous élancer sans trêve, nos souvenirs, eux, rivés aux lieux dont nous nous détachons continuent à y continuer leur vie casanière, comme ces amis momentanés que le voyageur s'était faits dans une ville et qu'il est obligé d'abandonner quand il la quitte parce que c'est là qu'eux, qui ne partent pas, finiront leur journée et leur vie, comme s'il était là encore, au pied de l'église, devant la porte et sous les arbres du cours. Si bien que l'ombre de Gilberte s'allongeait, non seulement devant une église de l'Ile-de-France où je l'avais imaginée, mais aussi sur l'allée d'un parc, du côté de Méséglise, celle de Mme de Guermantes dans un chemin humide où montaient en quenouilles des grappes violettes et rougeâtres, ou sur l'or matinal d'un trottoir parisien. Et cette seconde personne, celle née non du désir, mais du souvenir, n'était pour chacune deces femmes, unique. Car chacune, je l'avais connue à diverses reprises, en des temps différents, où elle était une autre pour moi, où moi-même j'étais autre, baignait dans des rêves d'une autre couleur. Or la loi qui avait gouverné des rêves de chaque année, maintenant assemblés autour d'eux les souvenirs d'une femme que j'y avais connue, tout [vol II.182] ce qui se rapportait par exemple à la duchesse de Guermantes au temps de mon enfance, était concentré, par une force attractive, autour de Combray, et tout ce qui avait trait à la duchesse de Guermantes qui allait tout à l'heure m'inviter à déjeuner, autour d'un sensitif tout différent; il y avait plusieurs duchesses de Guermantes, comme il y avait eu depuis la dame en rose plusieurs Mmes Swann, séparées par l'éther incolore des années, et de l'une à l'autre desquelles je ne pouvais pas plus sauter que si j'avais eu à quitter une planète pour aller dans une autre planète que l'éther en sépare. Non seulement séparée, mais différente, parée des rêves que j'avais eus dans des temps si différents, comme d'une flore particulière, qu'on ne retrouvera pas dans une autre planète; au point qu'après avoir pensé que je n'irais déjeuner ni chez Mme de Forcheville, ni chez Mme de Guermantes, je ne pouvais me dire, tant cela m'eût transporté dans un monde autre, que l'une n'était pas une personne différente de la duchesse de Guermantes qui descendait de Geneviève de Brabant, et l'autre de la Dame en rose que parce qu'en moi un homme instruit me l'affirmait avec la même autorité qu'un savant qui m'eût affirmé qu'une voie lactée de nébuleuses était due à la segmentation d'une seule et même étoile. Telle Gilberte à qui je demandais pourtant sans m'en rendre compte de me permettre d'avoir des amies comme elle avait été autrefois, n'était plus pour moi que Mme de Saint-Loup. Je ne songeais plus en la voyant au rôle qu'avait eu jadis dans mon amour, oublié lui aussi par elle, mon admiration pour Bergotte, pour Bergotte redevenu pour moi simplement l'auteur de ses livres, sans [vol II.183] que je me rappelasse (que dans des souvenirs rares et entièrement séparés) l'émoi d'avoir été présenté à l'homme, la déception, l'étonnement de sa conversation, dans le salon aux fourrures blanches, plein de violettes, où on apportait si tôt, sur tant de consoles différentes, tant de lampes. Tous les souvenirs qui composaient la première mademoiselle Swann étaient en effet retranchés de la Gilberte actuelle, retenus bien loin par les forces d'attraction d'un autre univers, autour d'une phrase de Bergotte avec laquelle ils faisaient corps et baignés d'un parfum d'aubépine. La fragmentaire Gilberte d'aujourd'hui écouta ma requête en souriant. Puis, en se mettant à y réfléchir, elle prit un air sérieux en ayant l'air de chercher dans sa tête. Et j'en fus heureux car cela l'empêcha de faire attention à un groupe qui se trouvait non loin de nous et dont la vue n'eût pu certes lui être agréable. On y remarquait la duchesse de Guermantes en grande conversation avec une affreuse vieille femme que je regardais sans pouvoir du tout deviner qui elle était: je n'en savais absolument rien. "Comme c'est drôle de voir ici Rachel", me dit à l'oreille Bloch qui passait à ce moment. Ce nom magique rompit aussitôt l'enchantement qui avait donné à la maîtresse de Saint-Loup la forme inconnue de cette immonde vieille et je la reconnus alors parfaitement. [Passage non identifié] De même, j'ai dit ailleurs que dès qu'on me nommait les hommes dont je ne pouvais reconnaître les visages, l'enchantement cessait et que je les reconnaissais. Pourtant il y en eut un que même nommé je ne pus reconnaître et je crus à un homonyme car il n'avait aucune espèce de rapport avec celui que non seulement j'avais connu autrefois mais que j'avais [vol II.184] retrouvé il y a quelques années. C'était pourtant lui, blanchi seulement et engraissé mais il avait rasé ses moustaches et cela avait suffi pour lui faire perdre sa personnalité. Pour en revenir à Rachel, c'était bien avec elle, devenue une actrice célèbre et qui allait au cours de cette matinée réciter des vers de Musset et de La Fontaine que la tante de Gilberte, la duchesse de Guermantes causait en ce moment. Or la vue de Rachel ne pouvait en tous cas être bien agréable à Gilberte et je fus d'autant plus ennuyé d'apprendre qu'elle allait réciter des vers et de constater son intimité avec la duchesse. Celle-ci, consciente depuis trop longtemps d'occuper la première situation de Paris (ne se rendant pas compte qu'une telle situation n'existe que dans les esprits qui y croient et que beaucoup de nouvelles personnes si elles ne la voyaient nulle part, si elles ne lisaient son nom dans le compte rendu d'aucune fête élégante, croiraient en effet qu'elle n'occupait aucune situation) ne voyait plus, qu'en visites aussi rares et aussi espacées qu'elle pouvait, le faubourg Saint-Germain qui, disait-elle, "l'ennuyait à mourir" et en revanche se passait la fantaisie de déjeuner avec telle ou telle actrice qu'elle trouvait délicieuse.