1553 - Je m'étais assis à côté de Gilberte de Saint-Loup

Je m'étais assis à côté de Gilberte de Saint-Loup. Nous parlâmes beaucoup de Robert, Gilberte en parlait sur un ton déférent comme si ç'eût été un être supérieur qu'elle tenait à me montrer qu'elle avait admiré et compris. Nous nous rappelâmes l'un à l'autre combien les idées qu'il exposait jadis sur l'art de la guerre (car il lui avait souvent redit à Tansonville les mêmes thèses que je lui avais entendu exposer à Doncières et plus tard) s'étaient souvent et en somme sur un grand nombre de points trouvées vérifiées par la dernière guerre. "Je ne puis vous dire à quel point la moindre des choses qu'il me disait à Doncières me frappe maintenant, et aussi pendant la guerre. Les dernières paroles que j'ai entendues de lui quand nous nous sommes quittés pour ne plus nous revoir étaient qu'il attendait Hindenburg, général napoléonien, à un des types de la bataille napoléonienne, celle qui a pour but de séparer deux adversaires, peut-être, avait-il ajouté, les Anglais et nous. Or, à peine un an après la mort de Robert, un critique pour lequel il avait une profonde admiration et qui exerçait visiblement une grande influence sur ses idées militaires, M. Henry Bidou disait que l'offensive d'Hindenburg en mars 1918, c'était "la bataille de séparation d'un adversaire massé contre deux adversaires en ligne, manœuvre que l'empereur a réussie en 1796 sur l'Apennin et qu'il amanquée en 1815 en Belgique". Quelques instants auparavant [vol II.170] Robert comparait devant moi les batailles à des pièces où il n'est pas toujours facile de savoir ce qu'a voulu l'auteur, où lui-même a changé son plan en cours de route. Or, pour cette offensive allemande de 1918, sans doute en l'interprétant de cette façon, Robert ne serait pas d'accord avec M. Bidou. Mais d'autres critiques pensent que c'est le succès d'Hindenburg dans la direction d'Amiens, puis son arrêt forcé, son succès dans les Flandres, puis l'arrêt encore qui ont fait, accidentellement en somme, d'Amiens, puis de Boulogne, des buts qu'il ne s'était pas préalablement assignés. Et chacun pouvant refaire une pièce à sa manière, il y en a qui voient dans cette offensive l'annonce d'une marche foudroyante sur Paris, d'autres des coups de boutoir désordonnés pour détruire l'armée anglaise. Et même si les ordres donnés par le chef s'opposent à telles ou telles conceptions, il restera toujours aux critiques le moyen de dire comme Mounet-Sully à Coquelin qui l'assurait que le Misanthrope n'était pas la pièce triste, dramatique qu'il voulait jouer (car Molière, au témoignage des contemporains, en donnait une interprétation comique et y faisait rire): "Hé bien, c'est que Molière se trompait."

"Et sur les avions", répondit Gilberte, "vous rappelez-vous quand il disait, - il avait de si jolies phrases, - il faut que chaque armée soit un Argus aux cent yeux. Hélas, il n'a pu voir la vérification de ses dires". "Mais si, répondis-je, à la bataille de la Somme, il a bien su qu'on a commencé par aveugler l'ennemi en lui crevant les yeux, en détruisant ses avions et ses ballons captifs". "Ah! oui c'est vrai". Et comme depuis qu'elle ne vivait plus que [vol II.171] pour l'intelligence, elle était devenue un peu pédante. "Et lui qui prétendait aussi qu'on reviendrait aux anciens moyens. Savez-vous que les expéditions de Mésopotamie dans cette guerre (elle avait dû lire cela à l'époque dans les articles de Brichot) évoquent à tout moment, inchangée, la retraite de Xénophon. Et pour aller du Tigre à l'Euphrate, le commandement anglais s'est servi de bellones, bateaux longs et étroits, gondoles de ce pays, et dont se servaient déjà les plus antiques Chaldéens". Ces paroles me donnaient bien le sentiment de cette stagnation du passé qui dans certains lieux, par une sorte de pesanteur spécifique, s'immobilise indéfiniment si bien qu'on peut le retrouver tel quel. Et j'avoue, que pensant aux lectures que j'avais faites à Balbec, non loin de Robert, j'étais très impressionné - comme dans la campagne de France de retrouver la tranchée de Mme de Sévigné, - >en Orient à propos du siège de Kout-el-Amara (Kout l'émir, comme nous disons Vaux-le-Vicomte et Boilleau-l'Évêque, aurait dit le curé de Combray, s'il avait étendu sa soif d'étymologie aux langues orientales) de voir revenir auprès de Bagdad ce nom de Bassorah dont il est tant question dans les Mille et une Nuits et que gagne chaque fois après avoir quitté Bagdad ou avant d'y rentrer, pour s'embarquer ou débarquer, bien avant le général Townsend aux temps des Khalifes, Simbad le Marin.

[Addition marginale] "Il y a un côté de la guerre qu'il commençait à apercevoir, dis-je, c'est qu'elle est humaine, se vit comme un amour ou comme une haine, pourrait être racontée comme un roman, et que par conséquent, si tel ou tel va répétant que la stratégie [vol II.172] est une science, cela ne l'aide en rien à comprendre la guerre, parce que la guerre n'est pas stratégique. L'ennemi ne connaît pas plus nos plans que nous ne savons le but poursuivi par la femme que nous aimons et ces plans peut-être ne les savons-nous pas nous-même. Les Allemands dans l'offensive de mars 1918 avaient-ils pour but de prendre Amiens? Nous n'en savons rien. Peut-être ne le savaient-ils pas eux-mêmes et est-ce l'événement de leur progression à l'ouest vers Amiens qui détermina leur projet. A supposer que la guerre soit scientifique, encore faudrait-il la peindre comme Elstir peignait la mer, par l'autre sens, et partir des illusions, des croyances qu'on rectifie peu à peu, comme Dostoïevski raconterait une vie. D'ailleurs il est trop certain que la guerre n'est point stratégique, mais plutôt médicale, comportant des accidents imprévus que le clinicien pouvait espérer éviter, comme la Révolution russe".