1552 - Une dame sortit, car elle avait d'autres matinées

Une dame sortit, car elle avait d'autres matinées et devait aller goûter avec deux reines. C'était cette grande cocotte du monde que j'avais connue autrefois, la princesse de Nassau. Mis à part le fait que sa taille avait diminué, - ce qui lui donnait l'air par sa tête située à une bien moindre hauteur qu'elle n'était autrefois, d'avoir ce qu'on appelle "un pied dans la tombe" - on aurait à peine pu dire qu'elle avait vieilli. Elle restait une Marie-Antoinette au nez autrichien, au regard délicieux, conservée, embaumée grâce à mille fards adorablement unis qui lui faisaient une figure lilas. Il flottait sur elle cette expression confuse et tendre d'être obligée de partir, de promettre tendrement de revenir, de s'esquiver discrètement, qui tenait à la foule des réunions d'élite où on l'attendait. Née presque sur les marches d'un trône, mariée trois fois, entretenue longtemps et richement par de grands banquiers, sans compter les millefantaisies qu'elle s'était offertes, elle portait légèrement comme ses yeux admirables et ronds, comme sa figure fardée et comme sa robe mauve, les souvenirs un peu embrouillés de ce passé innombrable. Comme elle passait devant moi en se sauvant" à l'anglaise", je la saluai. Elle me reconnut, elle me serra la main et fixa sur moi ses rondes prunelles mauves de l'air qui voulait dire: "Comme il y a longtemps que nous nous sommes vus, nous parlerons de cela une autre fois." Elle me serrait la main avec force, ne se rappelant pas au juste si en voiture un soir qu'elle me ramenait de chez la duchesse de Guermantes, il y avait eu ou [vol II.168] non une passade entre nous. A tout hasard, elle sembla faire allusion à ce qui n'avait pas été, chose qui ne lui était pas difficile puisqu'elle prenait un air de tendresse pour une tarte aux fraises et revêtait, si elle était obligée de partir avant la fin de la musique, l'attitude désespérée d'un abandon qui toutefois ne serait pas définitif. Incertaine d'ailleurs sur la passade avec moi, son serrement furtif ne s'attarda pas et elle ne me dit pas un mot. Elle me regarda seulement comme j'ai dit d'une façon qui signifiait "qu'il y a longtemps!" et où repassaient ses maris, les hommes qui l'avaient entretenue, deux guerres, et ses yeux stellaires, semblables à une horloge astronomique taillée dans une opale, marquèrent successivement toutes ces heures solennelles d'un passé si lointain qu'elle retrouvait à tout moment quand elle voulait vous dire un bonjour qui était toujours une excuse. Puis m'ayant quitté, elle se mit à trotter vers la porte, pour qu'on ne se dérangeât pas pour elle, pour me montrer que si elle n'avait pas causé avec moi, c'est qu'elle était pressée, pour rattraper la minute perdue à me serrer la main afin d'être exacte chez la reine d'Espagne qui devait goûter seule avec elle. Même près de la porte je crus qu'elle allait prendre le pas de course. Elle courait en effet à son tombeau.

Pendant ce temps on entendait la princesse de Guermantes répéter d'un air exalté et d'une voix de ferraille que lui faisait son ratelier: "Oui, c'est cela, nous ferons clan! nous ferons clan! J'aime cette jeunesse si intelligente, si participante, ah! quelle mugichienne vous êtes!" Elle parlait, son gros monocle dans son oeil rond, mi-amusé, mi-s'excusant de ne pouvoir soutenir la gaieté longtemps, [vol II.169] mais jusqu'au bout elle était décidée à "participer", à "faire clan".