1548 - Une chose me frappa plus encore chez tous ces êtres

Une chose me frappa plus encore chez tous ces êtres que les changements physiques, sociaux, qu'ils avaient subis, ce fut celui qui tenait à l'idée différente qu'ils avaient les uns des autres. Legrandin méprisait Bloch autrefois et ne lui adressait jamais la parole. Il fut très aimable avec lui. Ce n'était pas du tout à cause de la situation plus grande qu'avait prise Bloch, ce qui dans ce cas ne mériterait pas d'être noté car les changements sociaux amènent forcément des changements respectifs de position [vol II.161] entre ceux qui les ont subis. Non; c'était que les gens - les gens, c'est-à-dire ce qu'ils sont pour nous - n'ont plus dans notremémoire l'uniformité d'un tableau. Au gré de notre oubli, ils évoluent. Quelquefois nous allons jusqu'à les confondre avec d'autres: "Bloch, c'est quelqu'un qui venait à Combray", et en disant Bloch c'était moi qu'on voulait dire. Inversement Mme Sazerat était persuadée que de moi était telle thèse historique sur Philippe II (laquelle était de Bloch). Sans aller jusqu'à ces interversions, on oublie les crasses que l'un vous a faites, ses défauts, la dernière fois où on s'est quitté sans se serrer la main et en revanche on s'en rappelle une plus ancienne, où on était bien ensemble. Et c'est à cette fois plus ancienne que les manières de Legrandin répondaient, dans son amabilité avec Bloch, soit qu'il eût perdu la mémoire d'un certain passé, soit qu'il le jugeât prescrit, mélange de pardon, d'oubli, d'indifférence qui est aussi un effet du Temps. D'ailleurs les souvenirs que nous avons les uns des autres même dans l'amour ne sont pas les mêmes. J'avais vu Albertine me rappeler à merveille telle parole que je lui avais dite dans nos premières rencontres et que j'avais complètement oubliée. D'un autre fait enfoncé à jamais dans ma tête comme un caillou, elle n'avait aucun souvenir. Nos vies parallèles ressemblaient aux bords de ces allées où de distance en distance des vases de fleurs sont placés symétriquement mais non en face les uns des autres. A plus forte raison est-il compréhensible que pour des gens qu'on connaît peu on se rappelle à peine qui ils sont, ou on s'en rappelle autre chose, mais de plus ancien, que ce qu'on en pensait autrefois, quelque chose qui est suggéré par [vol II.162] les gens au milieu de qui on les retrouve, qui ne les connaissent que depuis peu, parés de qualités et d'une situation qu'ils n'avaient pas autrefois mais que l'oublieux accepte d'emblée.