1545 - Plus d'une des personnes que cette matinée réunissait

Plus d'une des personnes que cette matinée réunissait ou dont elle m'évoquait le souvenir, me donnait les aspects qu'elle avait tour à tour présentés pour moi, par les circonstances différentes, opposées, d'où elle avait, les unes après les autres, surgi devant moi faisait ressortir les aspects variés de ma vie, les différences de perspective, comme un accident de terrain, de colline ou château, qui apparaissant tantôt à droite, tantôt à gauche, semble d'abord dominer une forêt, ensuite sortir d'une vallée, et révéler ainsi au voyageur, des changements d'orientation et des différences d'altitude dans la route qu'il suit. En remontant de plus en plus haut, je finissais par trouver des images d'une même personne séparées par un intervalle de temps si long, conservées par des moi si distincts, ayant elles-mêmes des significations si différentes, que je les omettais d'habitude quand je croyais embrasser le cours passé de mes relations avec elles, que j'avais même cessé de penser qu'elles étaient les mêmes que j'avais connues [vol II.156] autrefois et qu'il me fallait le hasard d'un éclair d'attention pour les rattacher, comme à une étymologie, à cette signification primitive qu'elles avaient eue pour moi. Mlle Swann me jetait de l'autre côté de la haie d'épines roses, un regard dont j'avais dû d'ailleurs rétrospectivement retoucher la signification qui était du désir. L'amant de Mme Swann, selon la chronique de Combray, me regardait derrière cette même haie d'un air dur qui n'avait pas non plus le sens que je lui avais donné alors, et ayant d'ailleurs tellement changé depuis que je ne l'avais nullement reconnu à Balbec dans le Monsieur qui regardait une affiche, près du Casino, et dont il m'arrivait une fois tous les dix ans de me souvenir en me disant: "Mais c'était M. de Charlus, déjà, comme c'est curieux". Mme de Guermantes au mariage du Dr Percepied, Mme Swann en rose chez mon grand Oncle, Mme de Cambremer, sœur de Legrandin, si élégante qu'il craignait que nous ne le priions de nous donner une recommandation pour elle, c'étaient ainsi que tant d'autres concernant Swann, St-Loup, etc., autant d'images que je m'amusais parfois quand je les retrouvais à placer comme frontispice au seuil de mes relations avec ces différentes personnes, mais qui ne me semblaient en effet qu'une image et non déposée en moi par l'être lui-même auquel rien ne les reliait plus. Non seulement certaines gens ont de la mémoire et d'autres pas (sans aller jusqu'à l'oubli constant où vivent les ambassadeurs de Turquie), ce qui leur permet de trouver toujours - la nouvelle précédente s'étant évanouie au bout de huit jours, ou la suivante ayant le don de l'exorciser - de la place pour la nouvelle contraire qu'on leur dit. Mais même [vol II.157] à égalité de mémoires, deux personnes ne se souviennent pas des mêmes choses. L'une aura prêté peu d'attention à un fait dont l'autre gardera grand remords, et en revanche aura saisi à la volée comme signe sympathique et caractéristique, une parole que l'autre aura laissé échapper sans presque y penser. L'intérêt de ne pas s'être trompé quand on a émis un pronostic faux abrège la durée du souvenir de ce pronostic et permet d'affirmer très vite qu'on ne l'a pas émis. Enfin, un intérêt plus profond, plus désintéressé, diversifie les mémoires si bien que le poète qui a presque tout oublié des faits qu'on lui rappelle, retient une impression fugitive. De tout cela vient qu'après vingt ans d'absence on rencontre au lieu de rancunes présumées, des pardons involontaires, inconscients, et en revanche tant de haines dont on ne peut s'expliquer (parce qu'on a oublié à son tour l'impression mauvaise qu'on a faite), la raison. L'histoire même des gens qu'on a le plus connus, on en a oublié les dates. Et parce qu'il y avait au moins vingt ans qu'elle avait vu Bloch pour la première fois, Mme de Guermantes eût juré qu'il était né dans son monde et avait été bercé sur les genoux de la Duchesse de Chartres quand il avait deux ans.