1543 - Des changements produits dans la société
Des changements produits dans la société, je pouvais d'autant plus extraire des vérités importantes et dignes de cimenter une partie de mon œuvre qu'ils n'étaient nullement, comme j'aurais pu être au premier moment tenté de la croire, particuliers à notre époque. Au temps où moi-même à peine parvenu, j'étais entré, plus nouveau que ne l'était Bloch lui-même aujourd'hui, dans le milieu des Guermantes, j'avais dû y contempler comme faisant partie intégrante de ce milieu des éléments absolument différents, agrégés depuis peu et qui paraissaient étrangement nouveaux à de plus anciens dont je ne les différenciais pas et qui eux-mêmes, [vol II.151] crus par les ducs d'alors, membres de tout temps du faubourg, y avaient eux, ou leurs pères, ou leurs grands'pères, été jadis des parvenus. Si bien que ce n'était pas la qualité d'hommes du grand monde qui rendait cette société si brillante, mais le fait d'avoir été assimilés plus ou moins complètement par cette société qui faisait de gens qui cinquante ans plus tard paraissaient tous pareils des gens du grand monde. Même dans le passé où je reculais le nom de Guermantes pour lui donner toute sa grandeur, et avec raison du reste, car sous Louis XIV, les Guermantes, quasi royaux, faisaient plus grande figure qu'aujourd'hui, le phénomène que je remarquais en ce moment se produisait de même. Ne les avait-on pas vu alors s'allier à la famille Colbert par exemple, laquelle aujourd'hui il est vrai, nous paraît très noble puisque épouser une Colbert semble un grand parti pour un La Rochefoucauld. Mais ce n'est pas parce que les Colbert simples bourgeois alors étaient nobles que les Guermantes s'allièrent avec eux, c'est parce que les Guermantes s'allièrent avec eux qu'ils devinrent nobles. Si le nom d'Haussonville s'éteint avec le représentant actuel de cette maison, il tirera peut-être son illustration de descendre de Mme de Staël, alors qu'avant la révolution M. d'Haussonville, un des premiers seigneurs du royaume tirait vanité auprès de M. de Broglie de ne pas connaître le père de Mme de Staël et de ne pas pouvoir plus le présenter que M. de Broglie ne pouvait le présenter lui-même, ne se doutant guère que leurs fils épouseraient un jour l'un la fille, l'autre la petite-fille de l'auteur de Corinne. Je me rendais compte d'après ce que me disait la Duchesse de Guermantes, que j'aurais pu faire dans ce monde la [vol II.152] figure d'homme élégant non titré mais qu'on croit volontiers affilié de tout temps à l'aristocratie, que Swann y avait fait autrefois et avant lui M. Lebrun, M. Ampère, tous ces amis de la Duchesse de Broglie qui, elle-même, était au début fort peu du grand monde. Les premières fois que j'avais dîné chez Mme de Guermantes, combien n'avais-je pas dû choquer des hommes comme M. de Beaucerfeuil, moins par ma présence que par des remarques témoignant que j'étais entièrement ignorant des souvenirs qui constituaient son passé et donnaient sa forme à l'usage qu'il avait de la société. Bloch un jour, quand, devenu très vieux, il aurait une mémoire assez ancienne du salon Guermantes tel qu'il se présentait à ce moment à ses yeux, éprouverait le même étonnement, la même mauvaise humeur en présence de certaines intrusions et de certaines ignorances. Et d'autre part, il aurait sans doute contracté et dispenserait autour de lui ces qualités de tact et de discrétion que j'avais cru le privilège d'hommes comme M. de Norpois et qui se reforment et s'incarnent dans ceux qui nous paraissent entre tous, les exclure. D'ailleurs le cas qui s'était présenté pour moi d'être admis dans la société des Guermantes, m'avait paru quelque chose d'exceptionnel. Mais si je sortais de moi et du milieu qui m'entourait immédiatement, je voyais que ce phénomène social n'était pas aussi isolé qu'il m'avait paru d'abord et que du bassin de Combray où j'étais né, assez nombreux en somme étaient les jets d'eau qui symétriquement à moi s'étaient élevés au dessus de la même masse liquide qui les avait alimentés. Sans doute les circonstances ayant toujours quelque chose de particulier et les caractères d'individuel, c'étaient [vol II.153] de façons toutes différentes que Legrandin (par l'étrange mariage de son neveu) à son tour avait pénétré dans ce milieu, que la fille d'Odette s'y était apparentée, que Swann lui-même, et moi enfin y étions venus. Pour moi qui avais passé enfermé dans ma vie et la voyant du dedans, celle de Legrandin me semblait n'avoir aucun rapport et avoir suivi un chemin opposé, de même que celui qui suit le cours d'une rivière dans sa vallée profonde ne voit pas qu'une rivière divergente, malgré les écarts de son cours, se jette dans le même fleuve. Mais à vol d'oiseau comme fait le statisticien qui néglige la raison sentimentale, les imprudences évitables qui ont conduit telle personne à la mort, et compte seulement le nombre de personnes qui meurent par an, on voyait que plusieurs personnes, parties d'un même milieu dont la peinture a occupé le début de ce récit, étaient parvenues dans un autre tout différent, et il est probable que comme il se fait par an à Paris un nombre moyen de mariages tout autre milieu bourgeois cultivé et riche eût fourni une proportion à peu près égale de gens comme Swann, comme Legrandin, comme moi et comme Bloch qu'on retrouverait se jetant dans l'océan du "grand monde". Et d'ailleurs ils s'y reconnaissaient, car si le jeune Comte de Cambremer émerveillait tout le monde par sa distinction, sa grâce, sa sobre élégance, je reconnaissais en elles - en même temps que dans son beau regard et dans son désir ardent de parvenir - ce qui caractérisait déjà son oncle Legrandin, c'est-à-dire un vieil ami fort bourgeois, quoique de tournure aristocratique, de mes parents.
SCENARIO ALBERTINE
SUR LE MEME THEME:
- LE TEMPS RETROUVE - MARCEL PROUST
- 1588 - La date à laquelle j'entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray
- 1587 - Je me disais aussi: Non seulement est-il encore temps
- 1586 - En tous cas, si j'avais encore la force d'accomplir mon oeuvre
- 1585 - Moi, c'était autre chose que les adieux d'un mourant à sa femme, que j'avais à écrire
Deux notes littéraires au hasard:
PROUST
MARCEL PROUST - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - DU COTE DE CHEZ SWANN (COMBRAY - UN AMOUR DE SWANN - NOMS DE PAYS : LE NOM) - A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (AUTOUR DE Mme SWANN - NOMS DE PAYS : LE PAYS) - LE COTE DE GUERMANTES - SODOME ET GOMORRHE - LA PRISONNIERE - ALBERTINE DISPARUE - LE TEMPS RETROUVE
TAGS
albertine
amour
audiobook
balzac
bossuet
carnet
cinema
classiques
discours histoire universelle
femme
flaubert
histoire
langage
leitmotiv proust
litterature
montherlant
musique
nuage de tags
paul valery
photographie
politique
proust
Proust citation et contexte
psychologie
rene girard
sexe
style
theatre
tragedie
video
FILMS7
- OLIVIA GOTANEGRE : Groupuscule Ep. 7 : Shakrâne - EMMANUEL BONAMI - RENAUD BONAMI
- KLAUS NOMI : AFTER THE FALL - LIVE
- WAGNER - DAS RHEINGOLD - The descent of the gods into Niebelheim - KARAJAN
- Ein Deutsches Requiem / A German Requiem (BRAHMS) - Denn Alles Fleisch, Es Ist Wie Gras - KARL RICHTER
- CARLOS KLEIBER - 4th SYMPHONY - BRAHMS
- NIGHTWISH - WALKING IN THE AIR - LIVE
- FRED ASTAIRE - Top Hat, White Tie and Tails
- CAROLINE GUIVARCH
- Chanson de Monsieur Henri (Henri de la Rochejaquelein)
- JULIE ANDREWS, 12 - GOD SAVE THE KING
- MEMENTO Christopher Nolan Guy Pearce - spoiler in six minutes
- James Joyce reading from Finnegans Wake
- MARGUERITE YOURCENAR dans sa maison
- SINEAD O'CONNOR - Dark I Am Yet Lovely (Live Night of the Proms 2008)
- FILMS7 - LES "UNE"
- TROY - SINEAD O'CONNOR - LIVE Night of the Proms 2008
- Peter Gabriel - Sinead O'Connor - Blood Of Eden
- Edouard de Blay, photographe : étudier les tableaux, connaître les lignes de fuites - PHOTO de JULIE VOISIN
- Odette Wolkonsky styling
- Josquin des Prez - Missa Pange Lingua - Kyrie Eleison - Saint Clement's Church, Philadelphia

