Une page de Proust au hasard:
1542 - L'amie de Bloch et de la duchesse de Guermantes
L'amie de Bloch et de la duchesse de Guermantes n'était pas seulement élégante et charmante, elle était intelligente aussi, et la conversation avec elle était agréable mais m'était rendue difficile parce que ce n'était pas seulement le nom de mon interlocutrice qui était nouveau pour moi mais celui d'un grand nombre de personnes dont elle me parla et qui formaient actuellement le fond de la société. Il est vrai que d'autre part comme elle voulait m'entendre raconter des histoires, beaucoup de ceux que je lui citai ne lui dirent absolument rien, ils étaient tous tombés dans l'oubli, du moins ceux qui n'avaient brillé que de l'éclat individuel d'une personne et n'étaient pas le nom générique et permanent de quelque célèbre famille aristocratique (dont la jeune femme savait rarement le titre exact, supposant des naissances inexactes sur un nom qu'elle avait entendu de travers la veille dans un dîner), et elle ne les avait pour la plupart jamais entendu prononcer n'ayant commencé à aller dans le monde (non seulement parce qu'elle était encore jeune, mais parce qu'elle habitait depuis peu la France et n'avait pas été reçue tout de suite) que quelques années après que je m'en étais moi-même retiré. De sorte que si nous avions en commun un même vocabulaire de mots pour les noms, celui de chacun de [vol II.145] nous était différent. Je ne sais comment le nom de Mme Leroi tomba de mes lèvres et par hasard, mon interlocutrice, grâce à quelque vieil ami, galant auprès d'elle, de Mme de Guermantes, en avait entendu parler. Mais inexactement comme je le vis au ton dédaigneux dont cette jeune femme snob me répondit: "Si je sais qui est Mme Leroi, une vieille amie de Bergotte" d'un ton qui voulait dire "une personne que je n'aurais jamais voulu faire venir chez moi." Je compris très bien que le vieil ami de Mme de Guermantes en parfait homme du monde imbu de l'esprit des Guermantes dont un des traits était de ne pas avoir l'air d'attacher d'importance aux fréquentations aristocratiques, avait trouvé trop bête et trop anti-Guermantes de dire: "Mme Leroi, qui fréquentait toutes les Altesses, toutes les duchesses" et il avait préféré dire: "Elle était assez drôle. Elle a répondu un jour à Bergotte ceci". Seulement pour les gens qui ne savent pas, ces renseignements par la conversation équivalent à ceux que donne la Presse aux gens du peuple et qui croient alternativement selon leur journal que M. Loubet et M. Reinach sont des voleurs ou de grands citoyens. Pour mon interlocutrice, Mme Leroi avait été une espèce de Mme Verdurin première manière avec moins d'éclat et dont le petit clan eût été limité au seul Bergotte... Cette jeune femme est d'ailleurs une des dernières qui, par un pur hasard, ait entendu le nom de Mme Leroi. Aujourd'hui personne ne sait plus qui c'est, ce qui est du reste parfaitement juste. Son nom ne figure même pas dans l'index des mémoires posthumes de Mme de Villeparisis de laquelle Mme Leroi occupa tant l'esprit. La Marquise n'a d'ailleurs pas parlé de Mme Leroi moins parce que celle-ci de son vivant [vol II.146] avait été peu aimable pour elle, que parce que personne ne pouvait s'intéresser à elle après sa mort, et ce silence est dicté moins par la rancune mondaine de la femme que par le tact littéraire de l'écrivain. Ma conversation avec l'élégante amie de Bloch fut charmante, car cette jeune femme était intelligente mais cette différence entre nos deux vocabulaires la rendait malaisée et en même temps instructive. Nous avons beau savoir que les années passent, que la jeunesse fait place à la vieillesse, que les fortunes et les trônes les plus solides s'écroulent, que la célébrité est passagère, notre manière de prendre connaissance et pour ainsi dire de prendre le cliché de cet univers mouvant, entraîné par le Temps, l'immobilise au contraire. De sorte que nous voyons toujours jeunes les gens que nous avons connus jeunes, que ceux que nous avons connus vieux, nous les parons rétrospectivement dans le passé des vertus de la vieillesse, que nous nous fions sans réserve au crédit d'un milliardaire et à l'appui d'un souverain, sachant par le raisonnement mais ne croyant pas effectivement qu'ils pourront être demain des fugitifs dénués de pouvoir. Dans un champ plus restreint et de mondanité pure comme dans un problème plus simple qui initie à des difficultés plus complexes mais de même ordre, l'inintelligibilité qui résultait de notre conversation avec la jeune femme du fait que nous avions vécu dont un certain monde à vingt-cinq ans de distance, me donnait l'impression et aurait pu fortifier chez moi le sens de l'histoire. Du reste, il faut bien dire que cette ignorance des situations réelles qui tous les dix ans fait surgir les élus dans leur apparence actuelle et comme si le passé n'existait pas, qui empêche pour [vol II.147] une américaine fraîchement débarquée, de voir que M. de Charlus avait eu la plus grande situation de Paris à une époque où Bloch n'en avait aucune, et que Swann qui faisait tant de frais pour M. Bontemps avait été traité avec la plus grande amitié par le Prince de Galles, cette ignorance n'existe pas seulement chez les nouveaux venus, mais chez ceux qui ont fréquenté toujours des sociétés voisines, et cette ignorance chez ces derniers comme chez les autres est aussi un effet (mais cette fois s'exerçant sur l'individu et non sur la courbe sociale) du Temps. Sans doute, nous avons beau changer de milieu, de genre de vie, notre mémoire en retenant le fil de notre personnalité identique attache à elle, aux époques successives, le souvenir des sociétés où nous avons vécu, fût-ce quarante ans plus tôt. Bloch chez le Prince de Guermantes savait parfaitement l'humble milieu juif où il avait vécu à dix-huit ans, et Swann quand il n'aima plus Mme Swann mais une femme qui servait le thé chez ce même Colombin où Mme Swann avait cru quelque temps qu'il était chic d'aller, comme au thé de la rue Royale, Swannsavait très bien sa valeur mondaine, se rappelant Twikenham, n'avait aucun doute sur les raisons pour lesquelles il allait plutôt chez Colombin que chez la Duchesse de Broglie et savait parfaitement qu'eût-il été lui-même mille fois moins "chic", cela ne l'eût pas empêché davantage d'aller chez Colombin où à l'hôtel Ritz puisque tout le monde peut y aller en payant. Sans doute les amis de Bloch ou de Swann se rappelaient eux aussi la petite société juive ou les invitations à Twickenham et ainsi les amis comme des "moi" un peu moins distincts de Swann et de Bloch ne séparaient pas dans leur [vol II.148] mémoire du Bloch élégant d'aujourd'hui, le Bloch sordide d'autrefois, du Swann de chez Colombin des derniers jours le Swann de Bukingham Palace. Mais ces amis étaient en quelque sorte dans la vie, les voisins de Swann; la leur s'était développée sur une ligne assez voisine pour que leur mémoire pût être assez pleine de lui; mais chez d'autres plus éloignés de Swann, à une distance plus grande de lui, non pas précisément socialement, mais d'intimité, qui avait fait la connaissance plus vague et les rencontres très rares, les souvenirs moins nombreux, avaient rendu les notions plus flottantes. Or, chez des étrangers de ce genre, au bout de trente ans, on ne se rappelle plus rien de précis qui puisse prolonger dans le passé et changer de valeur l'être qu'on a sous les yeux. J'avais entendu dans les dernières années de la vie de Swann des gens du monde pourtant à qui on parlait de lui, dire et comme si ç'avait été son titre de notoriété: "Vous parlez du Swann de chez Colombin?" J'entendais maintenant des gens qui auraient pourtant dû savoir, dire en parlant de Bloch "Le Bloch-Guermantes? Le familier des Guermantes?" Ces erreurs qui scindent une vie et en isolant le présent font de l'homme dont on parle un autre homme, un homme différent, une création de la veille, un homme qui n'est que la condensationde ses habitudes actuelles (alors que lui porte en lui-même la continuité de sa vie qui le relie au passé), ces erreurs dépendent bien aussi du Temps, mais elles sont non un phénomène social, mais un phénomène de mémoire. J'eus dans l'instant même un exemple d'une variété assez différente, il est vrai, mais d'autant plus frappante, de ces oublis qui modifient pour nous l'aspect des [vol II.149] êtres. Un jeune neveu de Mme de Guermantes, le Marquis de Villemandois, avait été jadis pour moi d'une insolence obstinée qui m'avait conduit par représailles à adopter à son égard une attitude si insultante que nous étions devenus tacitement comme deux ennemis. Pendant que j'étais en train de réfléchir sur le temps à cette matinée chez la Princesse de Guermantes, il se fit présenter à moi en disant qu'il croyait que j'avais connu de ses parents, qu'il avait lu des articles de moi et désirait faire ou refaire ma connaissance. Il est vrai de dire qu'avec l'âge il était devenu, comme beaucoup, d'impertinent sérieux, qu'il n'avait plus la même arrogance et que d'autre part on parlait de moi, pour de bien minces articles cependant, dans le milieu qu'il fréquentait. Mais ces raisons de sa cordialité et de ses avances ne furent qu'accessoires. La principale, ou du moins celle qui permit aux autres d'entrer en jeu, c'est que, ou ayant une plus mauvaise mémoire que moi, ou ayant attaché une attention moins soutenue à mes ripostes que je n'avais fait autrefois à ses attaques, parce que j'étais alors pour lui un bien plus petit personnage qu'il n'était pour moi, il avait entièrement oublié notre inimitié. Mon nom lui rappelait tout au plus qu'il avait dû me voir, ou quelqu'un des miens, chez une de ses tantes... Et ne sachant pas au juste s'il se faisait présenter ou représenter, il se hâta de me parler de sa tante, chez qui il ne doutait pas qu'il avait dû me rencontrer, se rappelant qu'on y parlait souvent de moi, mais non nos querelles. Un nom c'est tout ce qui reste bien souvent pour nous d'un être, non pas même quand il est mort mais de son vivant. Et nos notions actuelles sur lui sont si vagues ou si bizarres, et correspondent si peu [vol II.150] à celles que nous avons eues de lui, que nous avons entièrement oublié que nous avons failli nous battre en duel avec lui mais nous nous rappelons qu'il portait enfant d'étranges guêtres jaunes aux Champs-Elysées, dans lesquels par contre, malgré que nous le lui assurions, il n'a aucun souvenir d'avoir joué avec nous. Bloch était entré en sautant comme une hyène. Je pensais: "Il vient dans des salons où il n'eût pas pénétré il y a vingt ans." Mais il avait aussi vingt ans de plus. Il était plus près de la mort. A quoi cela l'avançait-il? De près, dans la translucidité d'un visage, où de plus loin et mal éclairé je ne voyais que la jeunesse gaie (soit qu'elle y survécût, soit que je l'y évoquasse), se tenait le visage presque effrayant tout anxieux, d'un vieux Shylock attendant tout grimé dans la coulisse le moment d'entrer en scène, récitant déjà les premiers vers à mi-voix. Dans dix ans, dans ces salons où leur veulerie l'aurait imposé, il entrerait en béquillant, devenu maître, trouvant une corvée d'être obligé d'aller chez les La Trémoille. A quoi cela l'avançait-il?
SCENARIO ALBERTINE
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PROUST
MARCEL PROUST - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - DU COTE DE CHEZ SWANN (COMBRAY - UN AMOUR DE SWANN - NOMS DE PAYS : LE NOM) - A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (AUTOUR DE Mme SWANN - NOMS DE PAYS : LE PAYS) - LE COTE DE GUERMANTES - SODOME ET GOMORRHE - LA PRISONNIERE - ALBERTINE DISPARUE - LE TEMPS RETROUVE
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