Une page de Proust au hasard:
1541 - Dès que j'eus fini de parler au Prince de Guermantes, Bloch
Dès que j'eus fini de parler au Prince de Guermantes, Bloch se saisit de moi et me présenta à une jeune femme qui avait beaucoup entendu parler de moi par la Duchesse de Guermantes. Si les gens des nouvelles générations tenaient la duchesse de Guermantes pour peu de chose parce qu'elle connaissait des actrices, etc., les dames - aujourd'hui vieilles - de la famille, la considéraient toujours comme un personnage extraordinaire, d'une part parce qu'elles savaient exactement sa naissance, sa primauté héraldique, ses intimités avec ce que Mme de Forcheville eût appelé des "royalties", mais encore parce qu'elle dédaignait de venir dans la [vol II.140] famille, s'y ennuyait et qu'on savait qu'on n'y pouvait jamais compter sur elle. Ses relations théâtrales et politiques, d'ailleurs mal sues, ne faisaient qu'augmenter sa rareté, donc son prestige. De sorte que tandis que dans le monde politique et artistique on la tenait pour une créature mal définie, une sorte de défroquée du Faubourg St-Germain qui fréquente les sous-secrétaires d'état et les étoiles, dans ce même faubourg St-Germain, si on donnait une belle soirée, on disait: "Est-ce même la peine d'inviter Marie Sosthènes, elle ne viendra pas. Enfin pour la forme, mais il ne faut pas se faire d'illusions". Et si vers 10 h. 1/2, dans une toilette éclatante, paraissant, de ses yeux durs pour elles, mépriser toutes ses cousines, entrait Marie Sosthènes qui s'arrêtait sur le seuil avec une sorte de majestueux dédain, et si elle restait une heure, c'était une plus grande fête pour la vieille grande dame qui donnait la soirée qu'autrefois pour un directeur de théâtre que Sarah Bernhardt qui avait vaguement promis un concours sur lequel on ne comptait pas, fût venue et eût, avec une complaisance et une simplicité infinies, récité au lieu du morceau promis, vingt autres. La présence de Marie Sosthènes à laquelle les chefs de cabinet parlaient de haut en bas et qui n'en continuait pas moins (l'esprit mène ainsi le monde) à chercher à en connaître de plus en plus, venait de classer la soirée de la douairière, où il n'y avait pourtant que des femmes excessivement chic, en dehors et au dessus de toutes les autres soirées de douairières de la même "season" (comme aurait encore dit Mme de Forcheville) mais pour lesquelles soirées ne s'était pas dérangée Marie Sosthènes qui était une des femmes les plus élégantes du jour. Le nom de la jeune femme [vol II.141] à laquelle Bloch m'avait présenté m'était entièrement inconnu et celui des différents Guermantes ne devait pas lui être très familier, car elle demanda à une américaine, à quel titre Mme de St-Loup avait l'air si intime avec toute la plus brillante société qui se trouvait là. Or, cette américaine était mariée au Comte de Furcy, parent obscur des Forcheville et pour lequel ils représentaient ce qu'il y a de plus brillant au monde. Aussi répondit-elle tout naturellement: "Quand ce ne serait que parce qu'elle est née Forcheville. C'est ce qu'il y a de plus grand." Encore Mme de Furcy tout en croyant naïvement le nom de Forcheville supérieur à celui de St-Loup, savait-elle du moins ce qu'était ce dernier. Mais la charmante amie de Bloch et de la Duchesse de Guermantes l'ignorait absolument, et étant assez étourdie, répondit de bonne foi à une jeune fille qui lui demandait comment Mme de St-Loup était parente du maître de la maison, le Prince de Guermantes: "Par les Forcheville", renseignement que la jeune fille communiqua comme si elle l'avait possédé de tout temps, à une de ses amies, laquelle ayant mauvais caractère et étant nerveuse, devint rouge comme un coq la première fois qu'un monsieur lui dit que ce n'était pas par les Forcheville que Gilberte tenait aux Guermantes, de sorte que le monsieur crut qu'il s'était trompé, adopta l'erreur et ne tarda pas à la propager. Les dîners, les fêtes mondaines, étaient pour l'Américaine une sorte d'Ecole Berlitz. Elle entendait les noms et les répétait sans avoir connu préalablement leur valeur, leur portée exacte. On expliqua à quelqu'un qui demandait si Tansonville venait à Gilberte de son père M. de Forcheville, que cela ne venait pas du tout par là, [vol II.142] que c'était une terre de la famille de son mari, que Tansonville était voisin de Guermantes, appartenait à Mme de Marsantes, mais étant très hypothétique avait été racheté, en dot, par Gilberte. Enfin un vieux de la vieille ayant évoqué Swann ami des Sagan et des Mouchy et l'américaine amie de Bloch, ayant demandé comment je l'avais connu, déclara que je l'avais connu chez Mme de Guermantes, ne se doutant pas du voisin de campagne, jeune ami de mon grand-père qu'il représentait pour moi. Des méprises de ce genre ont été commises par les hommes les plus fameux et passent pour particulièrement graves dans toute société conservatrice. St-Simon voulant montrer que Louis XIV était d'une ignorance qui "le fit tomber quelquefois en public, dans les absurdités les plus grossières" ne donne de cette ignorance que deux exemples, à savoir que le Roi ne sachant pas que Rénel était de la famille de Clermont-Gallerande ni St-Hérem de celle de Montmorin, les traita en hommes de peu. Du moins en ce qui concerne St-Hérem, avons-nous la consolation de savoir que le Roi ne mourut pas dans l'erreur, car il fut détrompé: "fort tard" par M. de la Rochefoucauld. "Encore" ajoute St-Simon avec un peu de pitié "lui fallut-il expliquer quelles étaient ces maisons que leur nom ne lui apprenait pas." Cet oubli si vivace qui recouvre si rapidement le passé le plus récent, cette ignorance si envahissante, créent par contrecoup une valeur d'érudition à un petit savoir d'autant plus précieux qu'il est peu répandu, s'appliquant à la généalogie des gens, à leurs vraies situations, à la raison d'amour, d'argent ou autre pourquoi ils se sont alliés à telle famille, ou mésalliés, savoir prisé dans toutes les sociétés où règne un [vol II.143] esprit conservateur, savoir que mon grand-père possédait au plus haut degré, concernant la bourgeoisie de Combray et de Paris, savoir que St-Simon prisait tant que au moment où il célèbre la merveilleuse intelligence du Prince de Conti, avant même de parler des sciences, ou plutôt comme si c'était la première des sciences, il le loue d'avoir été "un très bel esprit, lumineux, juste, exact, étendu, d'une lecture infinie, qui n'oubliait rien, qui connaissait les généalogies, leurs chimères et leurs réalités, d'une politesse distinguée selon le rang, le mérite, rendant tout ce que les princes du sang doivent et qu'ils ne rendent plus. Il s'en expliquait même et, sur leurs usurpations, l'histoire des livres et des conversations lui fournissait de quoi placer ce qu'il trouvait de plus obligeant sur la naissance, les emplois, etc." Moins brillant, pour tout ce qui avait trait à la bourgeoisie de Combray et de Paris, mon grand père ne le savait pas avec moins d'exactitude et ne le savourait pas avec moins de gourmandise. Ces gourmets-là, ces amateurs-là étaient déjà devenus peu nombreux qui savaient que Gilberte n'était pas Forcheville, ni Mme de Cambremer, Méséglise, ni la plus jeune une Valintonais. Peu nombreux, peut-être même pas recrutés dans la plus haute aristocratie (ce ne sont pas forcément les dévots, ni même les catholiques, qui sont le plus savants concernant la Légende Dorée ou les vitraux du XIIIe siècle), mais souvent dans une aristocratie secondaire, plus friande de ce qu'elle n'approche guère et qu'elle a d'autant plus le loisir d'étudier qu'elle le fréquente moins, se retrouvant avec plaisir, faisant la connaissance les uns des autres, donnant de succulents dîners de corps comme [vol II.144] la société des bibliophiles ou des amis de Reims, dîners où on déguste des généalogies. Les femmes n'y sont pas admises, mais les maris en rentrent en disant à la leur "j'ai fait un dîner intéressant. Il y avait un M. de la Raspelière qui nous a tenus sous le charme en nous expliquant que cette Mme de St-Loup qui a cette jolie fille n'est pas du tout née Forcheville. C'est tout un roman".
SCENARIO ALBERTINE
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PROUST
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