Une page de Proust au hasard:
1540 - Les personnes qui n'auraient pas dû, selon l'ancien code social
Détendus ou brisés, les ressorts de la machine refoulante ne fonctionnaient plus, mille corps étrangers y pénétraient, lui ôtaient toute homogénéité, toute tenue, toute couleur. Le faubourg Saint-Germain comme une douairière gâteuse ne répondait que par des sourires timides à des domestiques insolents qui envahissaient ses salons, buvaient son orangeade et lui présentaient ses maîtresses. Encore la sensation du temps écoulé et de l'anéantissement d'une partie de mon passé disparu, m'était-elle donnée moins vivement encore par la destruction de cet ensemble cohérent (qu'avait été le salon Guermantes) d'éléments dont mille nuances, mille raisons expliquaient la présence, la fréquence, la coordination qu'expliquée par l'anéantissement même de la connaissance des mille raisons, des mille nuances qui faisait que tel qui s'y trouvait encore maintenant y était tout naturellement indiqué et à sa place, tandis que tel autre qui l'y coudoyait y présentait une nouveauté suspecte. Cette ignorance n'était pas que du monde, mais de la politique, de tout. Car la mémoire dure moins que la vie chez les individus, et d'ailleurs de très jeunes qui n'avaient jamais eu les souvenirs abolis chez les autres, faisant maintenant partie du monde, et très légitimement même au sens nobiliaire, les débuts étant oubliés ou ignorés, on prenait les gens - au point d'élévation ou de chute - où ils se trouvaient, croyant qu'il en avait toujours été ainsi, et que la Princesse de [vol II.138] Guermantes et Bloch avaient toujours eu la plus grande situation, que Clémenceau et Viviani avaient toujours été conservateurs. Et comme certains faits ont plus de durée, le souvenir exécré de l'Affaire Dreyfus persistant vaguement chez eux grâce à ce que leur avaient dit leurs pères, si on leur disait que Clémenceau avait été dreyfusard, ils disaient: "Pas possible, vous confondez, il est juste de l'autre côté". Des ministres tarés et d'anciennes filles publiques étaient tenus pour des parangons de vertu. Quelqu'un ayant demandé à un jeune homme de la plus grande famille s'il n'y avait pas eu quelque chose à dire sur la mère de Gilberte, le jeune seigneur répondit qu'en effet dans la première partie de son existence, elle avait épousé un aventurier du nom de Swann, mais qu'ensuite elle avait épousé un des hommes les plus en vue de la société, le Comte de Forcheville. Sans doute quelques personnes encore dans ce salon, la Duchesse de Guermantes par exemple eussent souri de cette assertion (qui, niant l'élégance de Swann, me paraissait monstrueuse, alors que moi-même jadis à Combray, j'avais cru avec ma grand'tante que Swann ne pouvait connaître des "princesses") et aussi des femmes qui eussent pu se trouver là mais qui ne sortaient plus guère, les Duchesses de Montmorency, de Mouchy, de Sagan, qui avaient été les amis intimes de Swann et n'avaient jamais aperçu ce Forcheville, non reçu dans le monde au temps où elles y allaient encore. Mais précisément c'est que la société d'alors, de même que les visages aujourd'hui modifiés et les cheveux blonds remplacés par des cheveux blancs, n'existait plus que dans la mémoire d'êtres dont le nombre diminuait tous les jours. Bloch pendant la guerre avait cessé de "sortir", [vol II.139] de fréquenter ses anciens milieux d'autrefois où il faisait piètre figure. En revanche, il n'avait cessé de publier de ces ouvrages dont je m'efforçais aujourd'hui, pour ne pas être entravé par elle, de détruire l'absurde sophistique, ouvrages sans originalité, mais qui donnaient aux jeunes gens et à beaucoup de femmes de monde l'impression d'une hauteur intellectuelle peu commune, d'une sorte de génie. Ce fut donc après une scission complète entre son ancienne mondanité et la nouvelle, que dans une société reconstituée, il avait fait, pour une phase nouvelle de sa vie, honorée, glorieuse, une apparition de grand homme. Les jeunes gens ignoraient naturellement qu'il fit à cet âge-là des débuts dans la société d'autant que le peu de noms qu'il avait retenus dans la fréquentation de St-Loup lui permettaient de donner à son prestige actuel une sorte de recul indéfini. En tous cas il paraissait un de ces hommes de talent qui à toute époque ont fleuri dans le grand monde et on ne pensait pas qu'il eût jamais vécu ailleurs.

