1538 - Bloch m'ayant demandé de le présenter au maître de maison

Bloch m'ayant demandé de le présenter au maître de maison, je ne fis à cela pas l'ombre des difficultés auxquelles je m'étais heurté, le jour où j'avais été pour la première fois en soirée chez le Prince de Guermantes, qui m'avaient semblé naturelles, alors que maintenant cela me semblait si simple de lui présenter un de ses invités, et cela m'eût même paru simple de me permettre de lui amener et présenter à l'improviste quelqu'un qu'il n'eût pas invité. Etait-ce parce que [vol II.130] depuis cette époque lointaine, j'étais devenu un "familier", quoique depuis quelque temps un "oublié" de ce monde où alors j'étais si nouveau; était-ce au contraire parce que n'étant pas un véritable homme du monde, tout ce qui fait difficulté pour eux n'existait plus pour moi, une fois la timidité tombée; était-ce parce que les êtres ayant peu à peu laissé tomber devant moi leur premier, souvent leur second et leur troisième aspects factices, je sentais derrière la hauteur dédaigneuse du Prince une grande avidité humaine de connaître des êtres, de faire la connaissance de ceux-là même qu'ils affectent de dédaigner. Etait-ce parce que aussi le prince avait changé comme tous ces insolents de la jeunesse et de l'âge mûr, à qui la vieillesse apporte sa douceur (d'autant plus que les hommes débutants et les idées inconnues contrelesquels ils regimbaient, ils les connaissaient depuis longtemps de vue et les savaient reçus autour d'eux), surtout si cette vieillesse a pour adjuvant quelques vertus, ou quelques vices qui étendent les relations, ou la révolution que fait une conversion politique, comme celle du prince au dreyfusisme.

Bloch m'interrogeait comme moi je faisais autrefois en entrant dans le monde, comme il m'arrivait encore de faire sur les gens que j'y avais connus alors et qui étaient aussi loin, aussi à part de tout, que ces gens de Combray qu'il m'était souvent arrivé de vouloir "situer" exactement. Mais Combray avait pour moi une forme si à part, si impossible à confondre avec le reste, que c'était un puzzle que je ne pouvais jamais arriver à faire rentrer dans la carte de France. "Alors je ne peux avoir aucune idée de ce qu'était jadis [vol II.131] le Prince de Guermantes en me représentant Swann, ou M. de Charlus", me demandait Bloch à qui j'avais longtemps emprunté sa manière de parler et qui maintenant imitait souvent la mienne. "Nullement". "Mais en quoi consiste la différence?" "Il aurait fallu les entendre parler entre eux, pour la saisir, mais c'est maintenant impossible, Swann est mort et M. de Charlus ne vaut guère mieux. Mais ces différences étaient énormes". Et tandis que l'oeil de Bloch brillait en pensant à ce que pouvait être la conversation de ces personnages merveilleux, je pensais que je lui exagérais le plaisir que j'avais eu à me trouver avec eux, n'en ayant jamais ressenti que quand j'étais seul, et l'impression des différenciations véritables n'ayant lieu que dans notre imagination. Bloch s'en aperçut-il?" Tu me peins peut-être cela trop en beau, me dit-il; ainsi la maîtresse de maison d'ici, la Princesse de Guermantes, je sais bien qu'elle n'est plus jeune, mais enfin il n'y a pas tellement longtemps que tu me parlais de son charme incomparable, de sa merveilleuse beauté. Certes je reconnais qu'elle a grand air, et elle a bien ces yeux extraordinaires dont tu me parlais, mais enfin je ne la trouve pas tellement inouïe que tu disais. Evidemment elle est très racée mais enfin". Je fus obligé de dire à Bloch qu'il ne me parlait pas de la même personne. La Princesse de Guermantes en effet était morte et c'est l'ex-Madame Verdurin que le prince ruiné par la défaite allemande, avait épousée et que Bloch ne reconnaissait pas. "Tu te trompes, j'ai cherché dans le Gotha de cette année me confessa naïvement Bloch et j'ai trouvé le prince de Guermantes, habitant l'hôtel où nous sommes et [vol II.132] marié à tout ce qu'il y a de plus grandiose, attends un peu que je me rappelle, marié à Sidonie, duchesse de Duras, née des Beaux. En effet, Mme Verdurin, peu après la mort de son mari avait épousé le vieux duc de Duras, ruiné, qui l'avait faite cousine du prince de Guermantes, et était mort après deux ans de mariage. Il avait été pour Mme Verdurin une transition fort utile et maintenant celle-ci par un troisième mariage était Princesse de Guermantes et avait dans le faubourg Saint-Germain une grande situation qui eût fort étonné à Combray où les dames de la rue de l'Oiseau, la fille de Mme Goupil et la belle fille Mme de Sazerat, toutes ces dernières années, avant que Mme Verdurin ne fût Princesse de Guermantes, avaient dit en ricanant: "la Duchesse de Duras", comme si c'eût été un rôle que Mme Verdurin eût tenu au théâtre. Même le principe des castes voulant qu'elle mourût Mme Verdurin, ce titre qu'on ne s'imaginait lui conférer aucun pouvoir mondain nouveau, faisait plutôt mauvais effet. "Faire parler d'elle" [Addition marginale] cette expression qui dans tous les mondes est appliquée à une femme qui a un amant, pouvait l'être dans le Faubourg St-Germain à celles qui publient des livres, dans la bourgeoisie de Combray à celles qui font des mariages, dans un sens ou dans l'autre "disproportionnés". Quand elle eut épousé le Prince de Guermantes, on dut se dire que c'était un faux Guermantes, un escroc. Pour moi, à me figurer cette identité de titre, de nom qui faisait qu'il y avait encore une Princesse de Guermantes et qu'elle n'avait aucun rapport avec celle qui m'avait tant charmé et qui n'était plus, qui était comme une morte sans défense à qui on l'eût volé, il y avait quelque chose d'aussi douloureux qu'à voir les objets [vol II.133] qu'avait possédés la Princesse Hedwige, comme son château, comme tout ce qui avait été à elle et dont une autre jouissait. La succession au nom est triste comme toutes les successions, comme toutes les usurpations de propriété; et toujours sans interruptions, viendraient comme un flot, de nouvelles Princesses de Guermantes, ou plutôt millénaire, remplacée d'âge en âge dans son emploi par une femme différente, vivrait une seule Princesse de Guermantes, ignorante de la mort, indifférente à tout - ce qui change et blesse nos cœurs - et le nom comme la mer refermerait sur celles qui sombrent de temps à autre, sa toujours pareille et immémoriale placidité.

Mais - contradiction avec cette permanence, - les anciens habitués assuraient que dans le monde tout était changé, qu'on y recevait des gens que jamais de leur temps on n'aurait reçu et comme on dit: "c'était vrai, et ce n'était pas vrai. "Ce n'était pas vrai parce qu'ils ne se rendaient pas compte de la courbe du temps qui faisait que ceux d'aujourd'hui voyaient ces gens nouveaux à leur point d'arrivée tandis qu'eux se les rappelaient à leur point de départ. Et quand eux, les anciens, étaient entrés dans le monde, il y avait là des gens arrivés dont d'autres se rappelaient le départ. Une génération suffit pour que s'y ramène ce changement qui en des siècles s'est fait pour le nom bourgeois d'un Colbert devenu nom noble. Et d'autre part cela pourrait être vrai, car si les personnes changent de situation, les idées et les coutumes les plus indéracinables (de même que les fortunes et les alliances de pays et les haines de pays) changent aussi, parmi lesquelles même celles de ne recevoir que des [vol II.134] gens chics. Non seulement le snobisme change de forme, mais il pourrait disparaître comme la guerre même, et les radicaux, les juifs être reçus au Jockey.