1537 - L'aspect de Mme de Forcheville était si miraculeux

L'aspect de Mme de Forcheville était si miraculeux, qu'on ne pouvait même pas dire qu'elle avait rajeuni mais plutôt qu'avec tous ses carmins, toutes ses rousseurs, elle avait refleuri. Plus même que l'incarnation de l'exposition universelle de 1878, elle eût été dans une exposition végétale d'aujourd'hui, la curiosité et le clou. Pour moi du reste, elle ne semblait pas dire "je suis l'Exposition de 1878", mais plutôt "je suis l'allée des Acacias de 1892". Il semblait qu'elle eût pu y être encore. D'ailleurs [vol II.127] justement parce qu'elle n'avait pas changé, elle ne semblait guère vivre. Elle avait l'air d'une rose stérilisée. Je lui dis bonjour, elle chercha quelque temps mais en vain mon nom sur mon visage. Je me nommai et aussitôt comme si j'avais perdu grâce à ce nom incantateur l'apparence d'Arbousier ou de Kangouroo que l'âge m'avait sans doute donnée, elle me reconnut et se mit à me parler de cette voix si particulière que les gens qui l'avaient applaudie dans les petits théâtres étaient si émerveillés quand ils étaient invités à déjeuner avec elle, "à la ville", de retrouver dans chacune de ses paroles, pendant toute la causerie, tant qu'ils voulaient. Cette voix était restée la même, inutilement chaude, prenante, avec un rien d'accent anglais. Et pourtant de même que ses yeux avaient l'air de me regarder d'un rivage lointain, sa voix était triste, presque suppliante, comme celle des morts dans l'Odyssée. Odette eût pu jouer encore. Je lui fis des compliments sur sa jeunesse. Elle me dit, "vous êtes gentil, my dear, merci", et comme elle donnait difficilement à un sentiment même le plus vrai une expression qui ne fût pas affectée par le souci de ce qu'elle croyait élégant, elle répéta à plusieurs reprises: "merci tant, merci tant". Mais moi qui avais jadis fait de si longs trajets pour l'apercevoir au Bois, qui avais écouté le son de sa voix tomber de sa bouche, la première fois que j'avais été chez elle, comme un trésor, les minutes passées maintenant auprès d'elle me semblaient interminables à cause de l'impossibilité de savoir que lui dire et je m'éloignai. Hélas, elle ne devait pas rester toujours telle. Moins de trois ans après, non pas en enfance, mais un peu ramollie, je devais la voir à une soirée donnée par Gilberte, [vol II.128] devenue incapable de cacher sous un masque immobile ce qu'elle pensait - pensait est beaucoup dire - ce qu'elle éprouvait, hochant la tête, serrant la bouche, secouant les épaules à chaque impression qu'elle ressentait, comme ferait un ivrogne, un enfant, comme font certains poètes qui ne tiennent pas compte de ce qui les entoure, et, inspirés, composent dans le monde et tout en allant à table au bras d'une dame étonnée, froncent les sourcils, font la moue. Les impressions de Madame de Forcheville - sauf une, celle qui l'avait fait précisément assister à la soirée donnée par Gilberte, la tendresse pour sa fille bien aimée, l'orgueil qu'elle donnât une soirée si brillante, orgueil que ne voilait pas chez la mère la mélancolie de ne plus être rien - ces impressions n'étaient pas joyeuses, et commandaient seulement une perpétuelle défense contre les avanies qu'on lui faisait, défense timorée comme celle d'un enfant. On n'entendait que ces mots: "Je ne sais pas si Madame de Forcheville me reconnaît, je devrais peut-être me faire présenter à nouveau". "Ça par exemple vous pouvez vous en dispenser (répondait-on à tue-tête sans songer que la mère de Gilberte entendait tout, sans y songer, ou s'en sans soucier) c'est bien inutile. Pour l'agrément qu'elle vous apportera. On la laisse dans son coin. Du reste elle est un peu gaga." Furtivement Mme de Forcheville lançait un regard de ses yeux restés si beaux, sur les interlocuteurs injurieux, puis vite ramenait ce regard à elle de peur d'avoir été impolie, et tout de même agitée par l'offense, taisant sa débile indignation, on voyait sa tête branler, sa poitrine se soulever, elle jetait un nouveau regard sur un autre assistant aussi peu poli, et ne [vol II.129] s'étonnait pas outre mesure, car se sentant très mal depuis quelques jours, elle avait à mots couverts suggéré à sa fille de remettre la fête, mais sa fille avait refusé. Mme de Forcheville ne l'en aimait pas moins; toutes les duchesses qui entraient, l'admiration de tout le monde pour le nouvel hôtel inondait de joie son cœur, et quand entra la marquise de Sebran qui était alors la dame où menait si difficilement le plus haut échelon social, Mme de Forcheville sentit qu'elle avait été une bonne et prévoyante mère et que sa tâche maternelle était achevée. De nouveaux invités ricaneurs, la firent à nouveau regarder et parler toute seule, si c'est parler que tenir un langage muet qui se traduit seulement par des gesticulations. Si belle encore, elle était devenue - ce qu'elle n'avait jamais été, - infiniment sympathique; car elle qui avait trompé Swann et tout le monde, c'était l'univers entier qui maintenant la trompait; et elle était devenue si faible qu'elle n'osait même plus, les rôles étant retournés, se défendre contre les hommes. Et bientôt elle ne se défendrait pas contre la mort. Mais après cette anticipation revenons trois ans en arrière, c'est-à-dire à la matinée où nous sommes chez la Princesse de Guermantes.