Une page de Proust au hasard:
1536 - On part de l'idée que les gens sont restés les mêmes et on les trouve vieux
Quel était le fait du fard, de la teinture? Elle avait l'air sous ses cheveux dorés tout plats - un peu un chignon ébouriffé de grosse poupée mécanique sur une figure étonnée et immuable également de poupée - auxquels se superposait un chapeau de paille plat aussi, de l'Exposition de 1878 (dont elle eût certes été alors et surtout si elle eût eu alors l'âge d'aujourd'hui, la plus fantastique merveille) venant débiter son compliment dans une revue de fin d'année, mais de l'Exposition de 1878 représentée par une femme encore jeune.
A côté de nous, un ministre d'avant l'époque boulangiste, et qui l'était de nouveau, passait, lui aussi, en envoyant aux dames un sourire tremblotant et lointain, mais comme emprisonné dans les mille liens du passé, comme un petit fantôme qu'une main invisible promenait, diminué de taille, changé dans sa substance et ayant l'air d'une réduction en pierre ponce de soi-même. Cet ancien président du Conseil, si bien reçu dans le Faubourg St-Germain avait jadis été l'objet de poursuites criminelles, exécré du monde et du peuple. Mais grâce au renouvellement [vol II.125] des individus qui composent l'un et l'autre, et dans les individus subsistant des passions et même des souvenirs, personne ne le savait plus et il était honoré. Aussi n'y a-t-il pas d'humiliation si grande dont on ne devrait prendre aisément son parti, sachant qu'au bout de quelques années, nos fautes ensevelies ne seront plus qu'une invisible poussière sur laquelle sourira la paix souriante et fleurie de la nature. L'individu momentanément taré se trouvera par le jeu d'équilibre du temps pris entre deux couches sociales nouvelles qui n'auront pour lui que déférence et admiration et au-dessus desquelles, il se prélassera aisément. Seulement c'est au temps qu'est confié ce travail; et au moment de ses ennuis rien ne peut le consoler que la jeune laitière d'en face l'ait entendu appeler "chéquard" par la foule qui montrait le poing tandis qu'il entrait dans le "panier à salade", la jeune laitière qui ne voit pas les choses dans le plan du temps, qui ignore que les hommes qu'encense le journal du matin furent déconsidérés jadis, et que l'homme qui frise la prison en ce moment et peut-être en pensant à cette jeune laitière, n'aura pas les paroles humbles qui lui concilieraient la sympathie, sera un jour célébré par la presse et recherché par les Duchesses. Le temps éloigne pareillement les querelles de famille. Et chez la Princesse de Guermantes on voyait un couple où le mari et la femme avaient pour oncles morts aujourd'hui, deux hommes qui ne s'étaient pas contentés de se souffleter mais dont l'un pour humilier l'autre lui avait envoyé comme témoins son concierge et son maître d'hôtel, jugeant que des gens du monde eussent été trop bien pour lui. Mais ces histoires dormaient dans les journaux d'il [vol II.126] y a trente ans et personne ne les savait plus. Et ainsi le salon de la Princesse de Guermantes était illuminé, oublieux et fleuri, comme un paisible cimetière. Le temps n'y avait pas seulement défait d'anciennes créatures, il y avait rendu possibles, il y avait créé des associations nouvelles.
Pour en revenir à cet homme politique malgré son changement de substance physique, tout aussi profond que la transformation des idées morales qu'il éveillait maintenant dans le public, en un mot malgré tant d'années passées depuis qu'il avait été Président du Conseil, il était redevenu ministre. [Addition marginale] Ce président du conseil d'il y a quarante ans faisait partie du nouveau cabinet, dont le chef lui avait donné un portefeuille, un peu comme ces directeurs de théâtre confient un rôle à une de leurs anciennes camarades, retirée depuis longtemps, mais qu'ils jugent encore plus capable que les jeunes de tenir un rôle avec finesse, de laquelle d'ailleurs ils savent la difficile situation financière et qui à près de quatre-vingts ans montre encore au public l'intégrité de son talent presque intact avec cette continuation de la vie qu'on s'étonne ensuite d'avoir pu constater quelques jours avant la mort.

