1530 - Les femmes tâchaient à rester en contact

Les femmes tâchaient à rester en contact avec ce qui avait été le plus individuel de leur charme, mais souvent la matière nouvelle de leur visage ne s'y prêtait plus. Les traits où s'étaient gravée sinon la jeunesse du moins la beauté ayant disparu chez la plupart d'entre elles, elles avaient alors cherché si avec le visage qui leur restait on ne pouvait s'en faire une autre. Déplaçant le centre, sinon de gravité du moins de perspective de leur visage, en composant les traits autour de lui suivant un [vol II.115] autre caractère, elles commençaient à cinquante ans une nouvelle sorte de beauté, comme on prend sur le tard un nouveau métier, ou comme à une terre qui ne vaut plus rien pour la vigne on fait produire des betteraves. Autour de ces traits nouveaux on faisait fleurir une nouvelle jeunesse. Seules ne pouvaient s'accommoder de ces transformations les femmes trop belles ou trop laides. Les premières sculptées comme un marbre aux lignes définitives duquel on ne peut plus rien changer, s'effritaient comme une statue. Les secondes qui avaient quelque difformité de la face avaient même sur les belles certains avantages. D'abord c'étaient les seules qu'on reconnaissait tout de suite. On savait qu'il n'y avait pas à Paris deux bouches pareilles et la leur me les faisait reconnaître dans cette matinée où je ne reconnaissais plus personne. Et puis elles n'avaient même pas l'air d'avoir vieilli. La vieillesse est quelque chose d'humain. Elles étaient des monstres, et elles ne semblaient pas avoir plus "changé" que des baleines. D'autres hommes, d'autres femmes ne semblaient pas non plus avoir vieilli; leur tournure était aussi svelte, leur visage aussi jeune. Mais si pour leur parler on se mettait tout près de leur figure lisse de peau et fine de contours, alors elle apparaissait tout autre, comme il arrive pour une surface végétale, une goutte d'eau, de sang, si on la place sous le microscope. Alors je distinguais de multiples taches graisseuses sur la peau que j'avais cru lisse et dont elles me donnaient le dégoût. Les lignes ne résistaient pas à cet agrandissement. Celle du nez se brisait de près, s'arrondissait, envahie par les mêmes cercles huileux que le reste de la figure; et [vol II.116] de près les yeux rentraient sous des poches qui détruisaient la ressemblance du visage actuel avec celui du visage d'autrefois qu'on avait cru retrouver. De sorte que à l'égard de ces invités là, ils étaient jeunes vus de loin, leur âge augmentait avec le grossissement de leur figure et la possibilité d'en observer les différents plans. Pour eux en somme la vieillesse restait dépendante du spectateur qui avait à se bien placer pour voir ces figures là rester jeunes et à n'appliquer sur elles que ces regards lointains qui diminuent l'objet, sans le verre que choisit l'opticien pour un presbyte; pour elles la vieillesse, décelable comme la présence des infusoires dans une goutte d'eau était amenée par le progrès moins des années que, dans la vision de l'observateur, du degré de l'échelle de grossissement.

En général le degré de blancheur des cheveux semblait comme un signe de la profondeur du temps vécu, comme ces sommets montagneux qui même apparaissant aux yeux sur la même ligne que d'autres, révèlent pourtant le niveau de leur altitude par l'éclat de leur neigeuse blancheur. Et ce n'était pourtant pas toujours exact, surtout pour les femmes. Ainsi les mèches de la Princesse de Guermantes qui lorsqu'elles étaient grises et brillantes comme de la soie semblaient d'argent autour de son front bombé, ayant pris à force de devenir blanches une matité de laine et d'étoupe, semblaient au contraire, à cause de cela être grises comme une neige salie qui a perdu son éclat. Et souvent de blondes danseuses ne s'étaient pas seulement annexé avec une perruque de cheveux blancs l'amitié de duchesses qu'elles ne connaissaient pas autrefois. Mais n'ayant [vol II.117] fait jadis que danser, l'art les avait touchées comme la grâce. Et comme au XVIIe siècle d'illustres dames entraient en religion, elles vivaient dans un appartement rempli de peintures cubistes, un peintre cubiste ne travaillant que pour elles et elles ne vivant que pour lui.

Pour les vieillards dont les traits avaient changé, ils tâchaient pourtant de garder fixée sur eux à l'état permanent une de ces expressions fugitives qu'on prend pour une seconde de pose et avec lesquelles on essaye soit de tirer parti d'un avantage extérieur, soit de pallier un défaut; ils avaient l'air d'être définitivement devenus d'immutables instantanés d'eux-mêmes.