1528 - A un visage, linéairement le même, il suffisait pour qu'il semblât autre

A un visage, linéairement le même, il suffisait pour qu'il semblât autre, de cheveux blancs au lieu de cheveux noirs ou blonds. Les costumiers de théâtre savent qu'il suffit d'une perruque poudrée pour déguiser très suffisamment quelqu'un et le rendre méconnaissable. Le jeune marquis de Beausergent, que j'avais vu dans la loge de Mme de Cambremer, alors sous-lieutenant, le jour où Mme de Guermantes était dans la baignoire de sa cousine, avait toujours ses traits aussi parfaitement réguliers, plus même, la rigidité physiologique de l'artério-sclérose exagérant encore la rectitude impassible de la physionomie du dandy et donnant à ces traits l'intense netteté presque grimaçante à force d'immobilité qu'ils [vol II.110] auraient eu dans une étude de Mantegna ou de Michel-Ange. Son teint jadis d'une rougeur égrillarde était maintenant d'une solennelle pâleur; des poils argentés, un léger embonpoint, une noblesse de doge, une fatigue qui allait jusqu'à l'envie de dormir, tout concourait chez lui à donner une impression nouvelle de majesté fatale. Au rectangle de sa barbe blonde, le rectangle égal de sa barbe blanche se substituait si parfaitement que remarquant que ce sous-lieutenant que j'avais connu avait cinq galons, ma première pensée fut de le féliciter non d'avoir été promu colonel, mais d'être si bien en colonel, déguisement pour lequel il semblait avoir emprunté l'uniforme, l'air grave et triste de l'officier supérieur qu'avait été son père. Chez un autre la barbe blanche avait succédé à la barbe blonde, mais comme le visage était resté vif, souriant et jeune, elle le faisait paraître seulement plus rouge et plus militant, augmentant l'éclat des yeux, et donnant au mondain resté jeune l'air inspiré d'un prophète. La transformation que les cheveux blancs et d'autres éléments encore avaient opéré surtout chez les femmes m'eussent retenu avec moins de force s'ils n'avaient été qu'un changement de couleur ce qui peut charmer les yeux, mais parce qu'est troublant pour l'esprit un changement de personnes. En effet, "reconnaître" quelqu'un, et plus encore après n'avoir pas pu le reconnaître, l'identifier, c'est penser sous une seule dénomination deux choses contradictoires, c'est admettre que ce qui était ici, l'être qu'on se rappelle n'est plus, et que ce qui y est, c'est un être qu'on ne connaissait pas, c'est avoir à percer un mystère presque aussi troublant que celui de la mort dont il est du reste comme la préface et l'annonciateur. [vol II.111] Car ces changements je savais ce qu'ils voulaient dire, ce à quoi ils préludaient. Aussi cette blancheur des cheveux impressionnait chez les femmes, jointe à tant d'autres changements. On me disait un nom et je restais stupéfait de penser qu'il s'appliquait à la fois à la blonde valseuse que j'avais connue autrefois et à la lourde dame à cheveux blancs qui passait pesamment près de moi. Avec une certaine roseur de teint ce nom était peut-être la seule chose qu'il y avait de commun entre ces deux femmes, plus différentes, - celle de la mémoire et celle de la matinée Guermantes - qu'une ingénue et une douairière de pièce de théâtre. Pour que la vie ait pu arriver à donner à la valseuse ce corps énorme, pour qu'elle eût pu alentir comme au métronome ses mouvements embarrassés, pour qu'avec peut-être comme seule parcelle permanente comme les joues - plus larges certes, mais qui dès la jeunesse étaient déjà couperosées, - elle eût pu substituer à la légère blonde ce vieux maréchal ventripotent, il lui avait fallu accomplir plus de dévastations et de reconstitutions que pour mettre un dome à la place d'une flèche, et quand on pensait qu'un pareil travail s'était opéré non sur la matière inerte mais sur une chair qui ne change qu'insensiblement, le contraste bouleversant entre l'apparition présente, et l'être que je me rappelais reculait celui-ci dans un passé plus que lointain, presque invraisemblable. On avait peine à réunir les deux aspects, à penser les deux personnes sous une même dénomination; car de même qu'on a peine à penser qu'un mort fut vivant ou que celui qui était vivant est mort aujourd'hui, il est presque aussi difficile et du même genre de difficulté (car l'anéantissement de la jeunesse, la destruction d'une personne [vol II.112] pleine de forces et de légèreté est déjà un premier néant), de concevoir que celle qui fut jeune est vieille, quand l'aspect de cette vieille, juxtaposé à celui de la jeune semble tellement l'exclure que tour à tour c'est la vieille, puis la jeune, puis la vieille encore qui vous paraissent un rêve, et qu'on ne croirait pas que ceci peut avoir jamais été cela, que la matière de cela est elle-même, sans se réfugier ailleurs, grâce aux savantes manipulations du temps, devenue ceci, que c'est la même matière, n'ayant pas quitté le même corps - si l'on n'avait l'indice du nom pareil et le témoignage affirmatif des amis auquel donne seule une apparence de vraisemblance, la couperose jadis étroite entre l'or des épis, aujourd'hui étalée sous la neige. On était effrayé, en pensant aux périodes qui avaient dû s'écouler avant que s'accomplît une pareille révolution dans la géologie d'un visage, et de voir quelles érosions s'étaient faites le long du nez, quelles énormes alluvions, au bord des joues entouraient toute la figure de leur masses opaques et réfractaires. J'avais bien considéré toujours notre individu à un moment donné du temps comme un polypier où l'oeil, organisme indépendant bien qu'associé, si une poussière passe, cligne sans que l'intelligence le commande, bien plus où l'intestin, parasite enfoui, s'infecte sans que l'intelligence l'apprenne mais aussi et pareillement pour l'âme, dans la durée de la vie comme une suite de moi juxtaposés mais distincts qui mourraient les uns après les autres ou même alterneraient entre eux comme ceux qui à Combray prenaient pour moi la place l'un de l'autre quand venait le soir. Mais aussi j'avais vu que ces cellules morales qui composent un être sont plus durables que lui. J'avais vu les vices, le courage des [vol II.113] Guermantes revenir en Saint-Loup, comme en lui-même ses défauts étranges et brefs de caractère, comme le sémitisme de Swann. Je pouvais le voir encore en Bloch. Depuis qu'il avait perdu son père, l'idée, outre les grands sentiments de famille qui existent souvent dans les familles juives, que son père était un homme tellement supérieur à tous avait donné à son amour pour lui la forme d'un culte. Il n'avait pu supporter l'idée de l'avoir perdu et avait dû s'enfermer près d'une année dans une maison de santé. Il avait répondu à mes condoléances sur un ton à la fois profondément senti et presque hautain, tant il me jugeait enviable d'avoir approché cet homme supérieur dont il eût volontiers donné la voiture à deux chevaux à quelque musée historique. Et maintenant à sa table de famille (car contrairement à ce que croyait la Duchesse de Guermantes, il était marié) la même colère qui animait Bloch contre M. Nissim Bernard, animait Blochcontre son beau-père. Il lui faisait les mêmes sorties. De même qu'en écoutant parler Cottard, Brichot, tant d'autres, j'avais senti que par la culture et la mode, une seule ondulation propage dans toute l'étendue de l'espace, les mêmes manières de dire, de penser, de même dans toute la durée du temps, de grandes lames de fond soulèvent des profondeurs des âges les mêmes colères, les mêmes tristesses, les mêmes bravoures, les mêmes manies, à travers les générations superposées, chaque section prise à plusieurs niveaux d'une même série, offrant la répétition, comme des ombres sur des écrans successifs, d'un tableau aussi identique quoique souvent moins insignifiant que celui qui mettait aux prises de la même façon M. Bloch et son beau-père, [vol II.114] M. Bloch père et M. Nissim Bernard et d'autres que je n'avais pas connus.



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