1526 - Chez d'autres invités dont le visage était intact, l'âge se marquait autrement
Chez d'autres invités dont le visage était intact, l'âge se marquait autrement; ils semblaient seulement embarrassés quand ils avaient à marcher; on croyait d'abord qu'ils avaient mal aux jambes, et ce n'est qu'ensuite qu'on comprenait que la vieillesse leur avait attaché ses semelles de plomb. Elle en embellissait d'autres comme le prince d'Agrigente. [vol II.105] A cet homme long, mince, au regard terne, aux cheveux qui semblaient devoir rester éternellement rougeâtres, avait succédé par une métamorphose analogue à celle des insectes, un vieillard chez qui les cheveux rouges, trop longtemps vus avaient été comme un tapis de table qui a trop servi remplacés par des cheveux blancs. Sa poitrine avait pris une corpulence inconnue, robuste, presque guerrière, et qui avait dû nécessiter un véritable éclatement de la frêle chrysalide que j'avais connue; une gravité consciente d'elle-même baignait les yeux où elle était teintée d'une bienveillance nouvelle qui s'inclinait vers chacun. Et comme malgré tout une certaine ressemblance subsistait entre le puissant prince actuel et le portrait que gardait mon souvenir, j'admirais la force de renouvellement original du temps qui, tout en respectant l'unité de l'être et les lois de la vie, sait changer ainsi le décor et introduire de hardis contrastes dans deux aspects successifs d'un même personnage, car beaucoup de ces gens on les identifiait immédiatement, mais comme d'assez mauvais portraits d'eux-mêmes réunis dans l'exposition où un artiste inexact et malveillant durcit les traits de l'un, enlève la fraîcheur du teint ou la légèreté de la taille à celle-ci, assombrit le regard. Comparant ces images avec celles que j'avais sous les yeux de ma mémoire, j'aimais moins celles qui m'étaient montrées en dernier lieu. Comme souvent on trouve moins bonne et on refuse une des photographies entre lesquelles un ami vous a prié de choisir. A chaque personne et devant l'image qu'elle me montrait d'elle-même j'aurais voulu dire: "Non pas celle-ci, vous êtes moins bien, ce n'est pas vous". Je n'aurais [vol II.106] pas osé ajouter: "Au lieu de votre beau nez droit on vous a fait le nez crochu de votre père que je ne vous ai jamais connu. "En effet, c'était un nez nouveau et familial. Bref, l'artiste le Temps avait "rendu" tous ces modèles, de telle façon qu'ils étaient reconnaissables, mais ils n'étaient pas ressemblants, non parce qu'il les avait flattés, mais parce qu'il les avait vieillis. Cet artiste là du reste, travaille fort lentement. Ainsi cette réplique du visage d'Odette, dont le jour où j'avais pour la première fois vu Bergotte, j'avais aperçu l'esquisse à peine ébauchée dans le visage de Gilberte, le temps l'avait enfin poussée jusqu'à la plus parfaite ressemblance, comme on le verra tout à l'heure pareil à ces peintres qui gardent longtemps une œuvre et la complètent année par année. En plusieurs, je finissais par reconnaître, non seulement eux-mêmes, mais eux tels qu'ils étaient autrefois, et Ski, par exemple, pas plus modifié qu'une fleur ou un fruit qui a séché, type de ces amateurs "célibataires de l'art" qui vieillissent inutiles et insatisfaits. Ski était resté ainsi un essai informe, confirmant mes théories sur l'art. D'autres le suivaient qui n'étaient nullement des amateurs; c'étaient des gens du monde qui ne s'intéressaient à rien, et eux aussi la vieillesse ne les avait pas mûris et même s'il s'entourait d'un premier cercle de rides et d'un arc de cheveux blancs, leur même visage poupin gardait l'enjouement de la dix-huitième année. Ils n'étaient pas des vieillards, mais des jeunes gens de dix-huit ans, extrêmement fanés. Peu de chose eût suffi à effacer ces flétrissures de la vie, et la mort n'aurait pas plus de peine à rendre au visage sa jeunesse qu'il n'en faut pour nettoyer un portrait [vol II.107] que seul un peu d'encrassement empêche de briller comme autrefois. Aussi je pensais à l'illusion dont nous sommes dupes quand entendant parler d'un célèbrevieillard, nous nous fions d'avance à sa bonté, à sa justice, à sa douceur d'âme; car je sentais qu'ils avaient été quarante ans plus tôt de terribles jeunes gens dont il n'y avait aucune raison pour supposer qu'ils n'avaient pas gardé la vanité, la duplicité, la morgue et les ruses.
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