1524 - Or, à tous ces idées, la cruelle découverte que je venais de faire relativement au Temps

Or, à tous ces idées, la cruelle découverte que je venais de faire relativement au Temps qui s'était écoulé ne pourrait que s'ajouter et me servir en ce qui concernait la matière même de mon livre. Puisque j'avais décidé qu'elle ne pouvait être uniquement constituée par les impressions véritablement pleines, celles qui sont en dehors du Temps, parmi les vérités avec lesquelles je comptais les sertir, celles qui se rapportent au Temps, au Temps dans lequel baignent et s'altèrent les hommes, les sociétés, les nations, tiendraient une place importante. Je n'aurais pas soin seulement de faire une place à ces altérations que subit l'aspect des êtres et dont j'avais de nouveaux exemples à chaque minute, car tout en songeant à mon œuvre, assez définitivement mise en marche pour ne pas se laisser arrêter par des distractions passagères, je continuais à dire bonjour aux gens que je connaissais et à causer avec eux. Le vieillissement d'ailleurs ne se marquait pas pour tous d'une manière analogue. Je vis quelqu'un qui demandait mon nom, on me dit que c'était M de Cambremer. Et alors pour me montrer qu'il m'avait reconnu: "Est-ce que vous avez toujours vos étouffements?" me demanda-t-il, et sur ma réponse affirmative: "Vous voyez que ça n'empêche pas la longévité", me dit-il, comme si j'étais décidément centenaire. Je lui parlais les yeux attachés sur deux ou trois traits que je pouvais faire rentrer par la pensée dans cette synthèse, pour le reste toute différente, de mes souvenirs, que j'appelais sa personne. Mais un instant il tourna à demi la tête. Et alors je vis qu'il était rendu méconnaissable [vol II.102] par l'adjonction d'énormes poches rouges aux joues qui l'empêchaient d'ouvrir complètement la bouche et les yeux, si bien que je restais hébété, n'osant regarder cette sorte d'anthrax dont il me semblait plus convenable qu'il me parlât le premier. Mais comme en malade courageux il n'y faisait pas allusion et riait, j'avais peur d'avoir l'air de manquer de cœur en ne lui demandant pas, de tact, en lui demandant ce qu'il avait. Mais "ils ne vous viennent pas plus rarement avec l'âge?" me demanda-t-il, en continuant à parler des étouffements. Je lui dis que non. "Ah! si ma sœur en a sensiblement moins qu'autrefois", me dit-il, d'un ton de contradiction comme si cela ne pouvait pas être autrement pour moi que pour sa sœur, et comme si l'âge était un de ces remèdes dont il n'admettait pas, quand ils avaient fait du bien à Mme de Gaucourt, qu'ils ne me fussent pas salutaires. Mme de Cambremer-Legrandin s'étant approchée, j'avais de plus en plus peur de paraître insensible en ne déplorant pas ce que je remarquais sur la figure de son mari et je n'osais pas cependant parler de ça le premier. "Vous êtes content de le voir?" me dit-elle. "Il va bien?" répliquai-je sur un ton incertain. "Mais comme vous voyez". Elle ne s'était pas aperçue de ce mal qui offusquait ma vue et qui n'était autre qu'un des masquesdu Temps que celui-ci avait appliqué à la figure du marquis, mais peu à peu et en l'épaississant si progressivement que la marquise n'en avait rien vu. Quand M. de Cambremer eut fini ses questions sur mes étouffements, ce fut mon tour de m'informer tout bas auprès de quelqu'un si la mère du marquis vivait encore. Elle vivait. Dans l'appréciation [vol II.103] du temps écoulé, il n'y a que le premier pas qui coûte. On éprouve d'abord beaucoup de peine à se figurer que tant de temps ait passé et ensuite qu'il n'en ait pas passé davantage. On n'avait jamais songé que le XIIIe siècle fut si loin, et après on a peine à croire qu'il puisse subsister encore des églises du XIIIe siècle, lesquelles pourtant sont innombrables en France. En quelques instants s'était fait en moi ce travail plus lent qui se fait chez ceux qui, ayant eu peine à comprendre qu'une personne qu'ils ont connue jeune ait soixante ans, en ont plus encore quinze ans après à apprendre qu'elle vit encore et n'a pas plus de soixante-quinze ans. Je demandai à M. de Cambremer comment allait sa mère. "Elle est toujours admirable", me dit-il, usant d'un adjectif qui, par opposition aux tribus où on traite sans pitié les parents âgés, s'applique dans certaines familles aux vieillards chez qui l'usage des facultés les plus matérielles comme d'entendre, d'aller à pied à la messe, et de supporter avec insensibilité les deuils, s'empreint aux yeux de leurs enfants d'une extraordinaire beauté morale.