1522 - Chez certains êtres le remplacement successif

Chez certains êtres le remplacement successif, mais accompli en mon absence, de chaque cellule par d'autres avait amené un changement si complet, une si entière métamorphose que j'aurais pu dîner cent fois en face d'eux dans un restaurant, sans me douter plus que je les avais connus autrefois que je n'aurais pu deviner la royauté d'un souverain incognito ou le vice d'un inconnu. La comparaison devient même insuffisante, pour le cas où j'entendais leur nom, car on peut admettre qu'un inconnu assis en face de vous soit criminel ou roi, tandis qu'eux je les avais connus, ou plutôt j'avais connu des personnes portant le même nom, mais si différentes que je ne pouvais croire que ce fussent les [vol II.99] mêmes. Pourtant, comme j'aurais fait en partant de l'idée de souveraineté ou de vice qui ne tarde pas à donner à l'inconnu (avec qui on aurait fait si aisément quand on avait encore les yeux bandés, la gaffe d'être insolent ou aimable), dans les mêmes traits de qui on discerne maintenant quelque chose de distingué ou de suspect, je m'appliquais à introduire dans le visage de l'inconnue, entièrement inconnue, l'idée qu'elle était Mme Sazerat, et je finissais par rétablir le sens autrefois connu de ce visage, mais qui serait resté vraiment aliéné pour moi, entièrement celui d'une autre femme ayant autant perdu tous les attributs humains que j'avais connus, qu'un homme devenu singe, si le nom, et l'affirmation de l'identité, ne m'avaient mis malgré ce que le problème avait d'ardu, sur la voie de la solution. Parfois pourtant l'ancienne image renaissait assez précise pour que je puisse essayer une confrontation; et comme un témoin mis en présence d'un inculpé qu'il a vu, j'étais forcé, tant la différence était grande, de dire: "Non... je ne le reconnais pas".