1521 - En entendant la duchesse de Guermantes dire : Comment, si j'ai connu le maréchal?

En entendant la duchesse de Guermantes dire: "Comment, si j'ai connu le maréchal? Mais j'ai connu des gens bien plus représentatifs, la duchesse de Galliera, Pauline de Périgord, Mgr Dupanloup", je regrettais naïvement de ne pas avoir connu moi-même ceux qu'elle appelait un reste d'ancien régime. J'aurais dû penser qu'on appelle ancien régime, ce dont on n'a pu connaître que la fin; c'est ainsi que ce que nous apercevons à l'horizon prend une grandeur mystérieuse et nous semble se refermer sur un monde qu'on ne reverra plus; cependant nous avançons et c'est bientôt nous-même qui sommes à l'horizon pour les générations qui sont derrière nous; cependant l'horizon recule, et [vol II.97] le monde qui semblait fini, recommence. "J'ai même pu voir quand j'étais jeune fille, ajouta Mme de Guermantes, la duchesse de Dino. Dame, vous savez que je n'ai plus vingt-cinq ans". Ces derniers mots me fâchèrent. Elle ne devrait pas dire cela, ce serait bon pour une vieille femme. "Quant à vous, reprit-elle, vous êtes toujours le même, vous n'avez pour ainsi dire pas changé", me dit la duchesse, et cela me fit presque plus de peine que si elle m'avait parlé d'un changement, car cela prouvait, puisqu'il était extraordinaire qu'il s'en fût si peu produit, que bien du temps s'était écoulé. "Ami, me dit-elle, vous êtes étonnant, vous restez toujours jeune", expression si mélancolique puisqu'elle n'a de sens que si nous sommes en fait, sinon d'apparence, devenus vieux. Et elle me donna le dernier coup en ajoutant: "J'ai toujours regretté que vous ne vous soyez pas marié. Au fond, qui sait, c'est peut-être plus heureux. Vous auriez été d'âge à avoir des fils à la guerre, et s'ils avaient été tués, comme l'a été ce pauvre Robert Saint-Loup (je pense encore souvent à lui), sensible comme vous êtes vous ne leur auriez pas survécu". Et je pus me voir, comme dans la première glace véridique que j'eusse rencontrée dans les yeux de vieillards restés jeunes, à leur avis, comme je le croyais moi-même de moi, et qui, quand je me citais à eux, pour entendre un démenti, comme exemple de vieux, n'avaient pas dans leurs regards qui me voyaient tel qu'ils ne se voyaient pas eux-mêmes et tel que je les voyais une seule protestation. Car nous ne voyions pas notre propre aspect, nos propres âges, mais chacun, comme un miroir opposé voyait celui de l'autre. Et sans doute, à découvrir qu'ils ont vieilli, bien des gens eussent [vol II.98] été moins tristes que moi. Mais d'abord il en est de la vieillesse comme de la mort, quelques-uns les affrontent avec indifférence, non pas parce qu'ils ont plus de courage que les autres, mais parce qu'ils ont plus d'imagination. Puis un homme qui depuis son enfance, vise une même idée, auquel sa paresse même et jusqu'à son état de santé, en lui faisant remettre sans cesse les réalisations, annule chaque soir le jour écoulé et perdu, si bien que la maladie qui hâte le vieillissement de son corps retarde celui de son esprit, est plus surpris et plus bouleversé de voir qu'il n'a cessé de vivre dans le Temps, que celui qui vit peu en soi-même, se règle sur le calendrier, et ne découvre pas d'un seul coup le total des années dont il a poursuivi quotidiennement l'addition. Mais une raison plus grave expliquait mon angoisse; je découvrais cette action destructrice du temps, au moment même où je voulais entreprendre de rendre claire, d'intellectualiser dans une œuvre d'art des réalités extra-temporelles.