Une page de Proust au hasard:
1518 - Par tous ces côtés, une matinée comme celle où je me trouvais
Quant à la femme dont M. d'Argencourt avait été l'amant, elle n'avait pas beaucoup changé, si on tenait compte du temps passé, c'est-à-dire que son visage n'était pas trop complètement démoli pour celui d'un être qui se déforme tout le long de son trajet dans l'abîme où il est lancé, abîme dont nous ne pouvons exprimer la direction que par des comparaisons également vaines, puisque nous [vol II.91] ne pouvons les emprunter qu'au monde de l'espace, et qui, que nous les orientions dans le sens de l'élévation, de la longueur ou de la profondeur, ont comme seul avantage de nous faire sentir que cette dimension inconcevable et sensible, existe. La nécessité pour donner un nom aux figures de remonter effectivement le cours des années, me forçait en réaction, de rétablir ensuite en leur donnant leur place réelle, les années auxquelles je n'avais pensé. A ce point de vue et pour ne pas me laisser tromper par l'identité apparente de l'espace, l'aspect tout nouveau d'un être comme M. d'Argencourt m'était une révélation frappante de cette réalité du millésime qui d'habitude nous reste abstraite, comme l'apparition de certains arbres nains, ou des baobabs géants, nous avertit du changement de latitude. Alors la vie nous apparaît comme la féerie où l'on voit d'acte en acte le bébé devenir adolescent, homme mûr et se courber vers la tombe. Et comme c'est par des changements perpétuels qu'on sent que ces êtres prélevés à des distances assez grandes sont si différents, on sent qu'on a suivi la même loi que ces créatures qui se sont tellement transformées qu'elles ne ressemblent plus, sans avoir cessé d'être, - justement parce qu'elles n'ont pas cessé d'être, - à ce que nous avons vu d'elles jadis.

