1511 - Je m'étais rendu compte que seule la perception grossière et erronée place tout dans l'objet

Je m'étais rendu compte que seule la perception grossière et erronée place tout dans l'objet, quand tout est dans l'esprit; j'avais perdu ma grand'mère en réalité bien des mois après l'avoir perdue en fait, j'avais vu les personnes varier d'aspect selon l'idée que moi ou d'autres s'en faisaient, une seule être plusieurs selon les personnes qui la voyaient (tels les divers Swann du début de cet ouvrage, suivant ceux qui le rencontraient; la princesse de Luxembourg suivant qu'elle était vue par le premier président ou par moi), même pour une seule au cours des années (les variations du nom de Guermantes, et les divers Swann pour moi). J'avais vu l'amour placer dans une personne ce qui n'est que dans la personne qui aime. Je m'en étais d'autant mieux rendu compte que j'avais fait varier et s'étendre à l'extrême la distance entre la réalité objective et l'amour (Rachel pour Saint-Loup et pour moi, Albertine pour moi et Saint-Loup, Morel ou le conducteur d'omnibus pour Charlus ou d'autres personnes). Enfin, dans une certaine mesure, la germanophilie de M. de Charlus, comme le regard de Saint-Loup sur la photographie d'Albertine, m'avait aidé à me dégager pour un instant sinon de ma germanophobie du moins de ma croyance en la pure objectivité de celle-ci et à me faire penser que peut-être en était-il de la haine comme de l'amour et que dans le jugement terrible que porte en ce moment même la France à l'égard de l'Allemagne qu'elle juge hors de l'humanité, y avait-il surtout une objectivité de sentiments, comme ceux qui faisaient paraître Rachel et Albertine si précieuses l'une à Saint-Loup, l'autre à moi. Ce qui rendait [vol II.73] possible en effet que cette perversité ne fût pas entièrement intrinsèque à l'Allemagne est que de même qu'individuellement, j'avais eu des amours successives après la fin desquelles l'objet de cet amour m'apparaissait sans valeur, j'avais déjà vu dans mon pays des haines successives qui avaient fait apparaître par exemple comme des traîtres - mille fois pires que les Allemands auxquels ils livraient la France - des dreyfusards comme Reinach avec lequel collaboreraient aujourd'hui les patriotes contre un pays dont chaque membre était forcément un menteur, une bête féroce, un imbécile, exception faite des Allemands qui avaient embrassé la cause française comme le roi de Roumanie ou l'impératrice de Russie. Il est vrai que les antidreyfusards m'eussent répondu, "Ce n'est pas la même chose". Mais en effet, ce n'est jamais la même chose, pas plus que ce n'est la même personne, sans cela devant le même phénomène celui qui en est la dupe ne pourrait accuser que son état subjectif et ne pourrait croire que les qualités ou les défauts sont dans l'objet.