Une page de Proust au hasard:
1502 - Même dans les joies artistiques qu'on recherche
Même dans les joies artistiques qu'on recherche pourtant en vue de l'impression qu'elles donnent, nous nous arrangeons le plus vite possible à laisser de côté comme inexprimable ce qui est précisément cette impression même et à nous attacher à ce qui nous permet d'en éprouver le plaisir sans le connaître jusqu'au fond et de croire le communiquer à d'autres amateurs avec qui la conversation sera possible, parce que nous leur parlerons d'une chose qui est [vol II.43] la même pour eux et pour nous, la racine personnelle de notre propre impression étant supprimée. Dans les moments mêmes où nous sommes les spectateurs les plus désintéressés de la nature, de la société, de l'amour, de l'art lui-même - comme toute impression est double, à demi engainée dans l'objet, prolongée en nous-même par une autre moitié que seuls nous pourrions connaître, nous nous empressons de négliger celle-là, c'est-à-dire la seule à laquelle nous devrions nous attacher et nous ne tenons compte que de l'autre moitié qui ne pouvant pas être approfondie parce qu'elle est extérieure, ne sera cause pour nous d'aucune fatigue: le petit sillon qu'une phrase musicale ou la vue d'une église a creusé en nous, nous trouvons trop difficile de tâcher de l'apercevoir. Mais nous rejouons la symphonie, nous retournons voir l'église jusqu'à ce que - dans cette fuite, loin de notre propre vie que nous n'avons pas le courage de regarder, et qui s'appelle l'érudition - nous les connaissions aussi bien, de la même manière, que le plus savant amateur de musique ou d'archéologie. Aussi combien s'en tiennent là qui n'extraient rien de leur impression, vieillissent inutiles et insatisfaits, comme des célibataires de l'art. Ils ont les chagrins qu'ont les vierges et les paresseux, et que la fécondité dans le travail guérirait. Ils sont plus exaltés à propos des œuvres d'art que les véritables artistes, car leur exaltation n'étant pas pour eux l'objet d'un dur labeur d'approfondissement, elle se répand au dehors, échauffe leurs conversations, empourpre leur visage; ils croient accomplir un acte, en hurlant à se casser la voix: "Bravo, bravo", après l'exécution d'une œuvre qu'ils aiment. Mais ces manifestations ne les forcent pas à éclaircir la [vol II.44] nature de leur amour, ils ne la connaissent pas. Cependant celui-ci inutilisé, reflue même sur leurs conversations les plus calmes, leur fait faire de grands gestes, des grimaces, des hochements de tête quand ils parlent d'art. "J'ai été à un concert où on jouait une musique qui, je vous avouerai, ne m'emballait pas. On commence alors le quatuor. Ah! mais non d'une pipe ça change (la figure de l'amateur à ce moment-là exprime une inquiétude anxieuse comme s'il pensait: "mais je vois des étincelles, ça sent le roussi, il y a le feu"). Tonnerre de Dieu, ce que j'entends là c'est exaspérant, c'est mal écrit, mais c'est epastrouillant, ce n'est pas l'œuvre de tout le monde". Encore si risibles que soient ces amateurs, ils ne sont pas tout à fait à dédaigner. Ils sont les premiers essais de la nature qui veut créer l'artiste, aussi informes, aussi peu viables que ces premiers animaux qui précédèrent les espèces actuelles et qui n'étaient pas constitués pour durer. Ces amateurs velléitaires et stériles doivent nous toucher comme ces premiers appareils qui ne purent quitter la terre mais où résidait non encore le moyen secret et qui restait à découvrir, mais le désir du vol. "Et mon vieux, ajoute l'amateur en vous prenant par lebras, moi c'est la huitième fois que je l'entends et je vous jure bien que ce n'est pas la dernière". Et en effet comme ils n'assimilent pas ce qui dans l'art est vraiment nourricier, ils ont tout le temps besoin de joies artistiques, en proie à une boulimie qui ne les rassasie jamais. Ils vont donc applaudir longtemps de suite la même œuvre, croyant de plus que leur présence réalise un devoir, un acte, comme d'autres personnes la leur à une séance d'un Conseil d'Administration, à un enterrement. Puis viennent des œuvres [vol II.45] autres même opposées que ce soit en littérature, en peinture ou en musique. Car la faculté de lancer des idées, des systèmes et surtout de se les assimiler, a toujours été beaucoup plus fréquente, même chez ceux qui produisent, que le véritable goût, mais prend une extension plus considérable depuis que les revues, les journaux littéraires se sont multipliés (et avec eux les vocations factices d'écrivains et d'artistes). Ainsi la meilleure partie de la jeunesse, la plus intelligente, la plus intéressée, n'aimait-elle plus que les œuvres ayant une haute portée morale et sociologique, même religieuse. Elle s'imaginait que c'était là le critérium de la valeur d'une œuvre, renouvelant ainsi l'erreur des David, des Chenavard, des Brunetière, etc. On préférait à Bergotte dont les plus jolies phrases avaient exigé en réalité un bien plus profond repli sur soi-même des écrivains qui semblaient plus profonds simplement parce qu'ils écrivaient moins bien. La complication de son écriture n'était faite que pour des gens du monde, disaient des démocrates qui faisaient ainsi aux gens du monde un honneur immérité. Mais dès que l'intelligence raisonneuse veut se mettre à juger des œuvres d'art, il n'y a plus rien de fixe, de certain: on peut démontrer tout ce qu'on veut. Alors que la réalité du talent est un bien, une acquisition universelle, dont on doit avant tout constater la présence sous les modes apparentes de la pensée et du style, c'est sur ces dernières que la critique s'arrête pour classer les auteurs. Elle sacre prophète à cause de son ton péremptoire, de son mépris affiché pour l'école qui l'a précédé, un écrivain qui n'apporte nul message nouveau. Cette constante aberration de la critique [vol II.46] est telle qu'un écrivain devrait presque préférer être jugé par le grand public (si celui-ci n'était incapable de se rendre compte même de ce qu'un artiste a tenté dans un ordre de recherches qui lui est inconnu). Car il y a plus d'analogie entre la vie instinctive du public et le talent d'un grand écrivain qui n'est qu'un instinct religieusement écouté, au milieu du silence imposé à tout le reste, un instinct perfectionné et compris, qu'avec le verbiage superficiel et les critères changeants des juges attitrés. Leur logomachie se renouvelle de dix ans en dix ans (car le kaléidoscope n'est pas composé seulement par les groupes mondains, mais par les idées sociales, politiques, religieuses, qui prennent une ampleur momentanée grâce à leur réfraction dans des masses étendues, mais restant limitées malgré cela à la courte vie des idées dont la nouveauté n'a pu séduire que des esprits peu exigeants en fait de preuves). Ainsi s'étaient succédés les partis et les écoles, faisant se prendre à eux toujours les mêmes esprits, hommes d'une intelligence relative, toujours voués aux engouements dont s'abstiennent des esprits plus scrupuleux et plus difficiles en fait de preuves. Malheureusement justement parce que les autres ne sont que de demi esprits, ils ont besoin de se compléter dans l'action, ils agissent ainsi plus que les esprits supérieurs, attirent à eux la foule et créent autour d'eux non seulement les réputations surfaites et les dédains injustifiés mais les guerres civiles et les guerres extérieures, dont un peu de critique port-royaliste sur soi-même devrait préserver. Et quant à la jouissance que donne à un esprit parfaitement juste, à un cœur vraiment vivant, la belle pensée d'un maître, elle est sans doute entièrement saine, mais si précieux [vol II.47] que soient les hommes qui la goûtent vraiment (combien y en a-t-il en vingt ans) elle les réduit tout de même à n'être que la pleine conscience d'un autre. Qu'un homme ait tout fait pour être aimé d'une femme qui n'eût pu que le rendre malheureux, mais n'ait même pas réussi, malgré ses efforts redoublés pendant des années à obtenir un rendez-vous de cette femme, au lieu de chercher à exprimer ses souffrances et le péril auquel il a échappé, il relit sans cesse en mettant sous elle "un million de mots" et les souvenirs les plus émouvants de sa propre vie, cette pensée de La Bruyère: "Les hommes souvent veulent aimer et ne sauraient y réussir, ils cherchent leur défaite sans pouvoir la rencontrer, et si j'ose ainsi parler, ils sont contraints de demeurer libres". Que ce soit ce sens ou non qu'ait eu cette pensée pour celui qui l'écrivit (pour qu'elle l'eût et ce serait plus beau, il faudrait "être aimés" au lieu d'"aimer") il est certain qu'en lui ce lettré sensible la vivifie, la gonfle de signification jusqu'à la faire éclater, il ne peut la redire qu'en débordant de joie tant il la trouve vraie et belle, mais il n'y a malgré tout rien ajouté, et il reste seulement la pensée de La Bruyère.
SCENARIO ALBERTINE
SUR LE MEME THEME:
- LE TEMPS RETROUVE - MARCEL PROUST
- 1588 - La date à laquelle j'entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray
- 1587 - Je me disais aussi: Non seulement est-il encore temps
- 1586 - En tous cas, si j'avais encore la force d'accomplir mon oeuvre
- 1585 - Moi, c'était autre chose que les adieux d'un mourant à sa femme, que j'avais à écrire
PROUST
MARCEL PROUST - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - DU COTE DE CHEZ SWANN (COMBRAY - UN AMOUR DE SWANN - NOMS DE PAYS : LE NOM) - A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (AUTOUR DE Mme SWANN - NOMS DE PAYS : LE PAYS) - LE COTE DE GUERMANTES - SODOME ET GOMORRHE - LA PRISONNIERE - ALBERTINE DISPARUE - LE TEMPS RETROUVE
TAGS
albertine
amour
audiobook
balzac
bossuet
carnet
cinema
classiques
discours histoire universelle
femme
flaubert
histoire
langage
leitmotiv proust
litterature
montherlant
musique
nuage de tags
paul valery
photographie
politique
proust
Proust citation et contexte
psychologie
rene girard
sexe
style
theatre
tragedie
video
FILMS7
- OLIVIA GOTANEGRE : Groupuscule Ep. 7 : Shakrâne - EMMANUEL BONAMI - RENAUD BONAMI
- KLAUS NOMI : AFTER THE FALL - LIVE
- WAGNER - DAS RHEINGOLD - The descent of the gods into Niebelheim - KARAJAN
- Ein Deutsches Requiem / A German Requiem (BRAHMS) - Denn Alles Fleisch, Es Ist Wie Gras - KARL RICHTER
- CARLOS KLEIBER - 4th SYMPHONY - BRAHMS
- NIGHTWISH - WALKING IN THE AIR - LIVE
- FRED ASTAIRE - Top Hat, White Tie and Tails
- CAROLINE GUIVARCH
- Chanson de Monsieur Henri (Henri de la Rochejaquelein)
- JULIE ANDREWS, 12 - GOD SAVE THE KING
- MEMENTO Christopher Nolan Guy Pearce - spoiler in six minutes
- James Joyce reading from Finnegans Wake
- MARGUERITE YOURCENAR dans sa maison
- SINEAD O'CONNOR - Dark I Am Yet Lovely (Live Night of the Proms 2008)
- FILMS7 - LES "UNE"
- TROY - SINEAD O'CONNOR - LIVE Night of the Proms 2008
- Peter Gabriel - Sinead O'Connor - Blood Of Eden
- Edouard de Blay, photographe : étudier les tableaux, connaître les lignes de fuites - PHOTO de JULIE VOISIN
- Odette Wolkonsky styling
- Josquin des Prez - Missa Pange Lingua - Kyrie Eleison - Saint Clement's Church, Philadelphia

