1497 - Oui, en ce sens-là, en ce sens-là seulement

Oui, en ce sens-là, en ce sens-là seulement; mais il est bien plus grand, une chose que nous avons regardée autrefois, si nous la revoyons, nous rapporte avec le regard que nous yavons posé, toutes les images qui le remplissaient alors. C'est que les choses - un livre sous sa couverture rouge comme les autres - sitôt qu'elles sont perçues par nous, deviennent en nous quelque chose d'immatériel, de même nature que toutes nos préoccupations ou nos sensations de ce temps-là et se mêlent indissolublement à elles. Tel nom lu dans un livre autrefois, contient entre ses syllabes le vent rapide et le soleil brillant qu'il faisait quand nous le lisions. Dans la moindre sensation apportée par le plus humble aliment, l'odeur du café au lait, nous retrouvons cette vague espérance d'un beau temps qui, si souvent, nous sourit, quand la journée était encore intacte et pleine, dans l'incertitude du ciel matinal; une lueur est un vase rempli de parfum, de sons, de [vol II.34] moments, d'humeurs variées, de climats. De sorte que la littérature qui se contente de "décimer les choses", d'en donner seulement un misérable relevé de lignes et de surfaces, est celle qui tout en s'appelant réaliste est la plus éloignée de la réalité, celle qui nous appauvrit et nous attriste le plus, car elle coupe brusquement toute communication de notre moi présent avec le passé dont les choses gardaient l'essence et l'avenir, où elles nous incitent à le goûter de nouveau. C'est elle que l'art digne de ce nom doit exprimer et s'il y échoue, on peut encore tirer de son impuissance un enseignement (tandis qu'on n'en tire aucun des réussites du réalisme) à savoir que cette essence est en partie subjective et incommunicable.