Une page de Proust au hasard:
1495 - Le livre intérieur de ces signes inconnus
Le livre intérieur de ces signes inconnus (de signes en relief, semblait-il, que mon attention explorant mon inconscient allait chercher, heurtait, contournait, comme un plongeur qui sonde), pour sa lecture, personne ne pouvait m'aider d'aucune règle, cette lecture consistant en un acte de création où nul ne peut nous suppléer, ni même collaborer avec nous. Aussi combien se détournent de l'écrire, que de tâches n'assume-t-on pas pour éviter celle-là. Chaque événement, que ce fût l'affaire Dreyfus, que ce fût la guerre, avait fourni d'autres excuses [vol II.26] aux écrivains pour ne pas déchiffrer ce livre-là; ils voulaient assurer le triomphe du droit, refaire l'unité morale de la nation, n'avaient pas le temps de penser à la littérature. Mais ce n'étaient que des excuses parce qu'ils n'avaient pas ou plus, de génie, c'est-à-dire d'instinct. Car l'instinct dicte le devoir et l'intelligence fournit les prétextes pour l'éluder. Seulement les excuses ne figurent point dans l'art, les intentions n'y sont pas comptées, à tout moment l'artiste doit écouter son instinct, ce qui fait que l'art est ce qu'il y a de plus réel, la plus austère école de la vie, et le vrai Jugement dernier. Ce livre, le plus pénible de tous à déchiffrer, est aussi le seul que nous ait dicté la réalité, le seul dont "l'impression" ait été faite en nous par la réalité même. De quelque idée laissée en nous par la vie qu'il s'agisse, sa figure matérielle, trace de l'impression qu'elle nous a faite, est encore le gage de sa vérité nécessaire. Les idées formées par l'intelligence pure n'ont qu'une vérité logique, une vérité possible, leur élection est arbitraire. Le livre aux caractères figurés, non tracés par nous est notre seul livre. Non que les idées que nous formons ne puissent être justes logiquement, mais nous ne savons pas si elles sont vraies. Seule l'impression, si chétive qu'en semble la matière, si invraisemblable la trace, est un critérium de vérité et à cause de cela mérite seule d'être appréhendée par l'esprit car elle est seule capable, s'il sait en dégager cette vérité, de l'amener à une plus grande perfection et de lui donner une pure joie. L'impression est pour l'écrivain ce qu'est l'expérimentation pour le savant avec cette différence que chez le savant, le travail de l'intelligence précède et chez l'écrivain vient [vol II.27] après. Ce que nous n'avons pas eu à déchiffrer, à éclaircir par notre effort personnel, ce qui était clair avant nous, n'est pas à nous. Ne vient de nous-mêmes que ce que nous tirons de l'obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres. Et comme l'art recompose exactement la vie, autour de ces vérités qu'on a atteintes en soi-même flotte une atmosphère de poésie, la douceur d'un mystère qui n'est que la pénombre que nous avons traversée. Un rayon oblique du couchant me rappelle instantanément un temps auquel je n'avais jamais repensé et où dans ma petite enfance, comme ma tante Léonie avait une fièvre que le Dr Percepied avait craint typhoïde, on m'avait fait habiter une semaine la petite chambre qu'Eulalie avait sur la place de l'Église, où il n'y avait qu'une sparterie par terre et à la fenêtre un rideau de percale, bourdonnant toujours d'un soleil auquel je n'étais pas habitué. Et en voyant comme le souvenir de cette petite chambre d'ancienne domestique ajoutait tout d'un coup à ma vie passée, une longue étendue si différente du reste et si délicieuse, je pensai par contraste au néant d'impressions qu'avaient apporté dans ma vie les fêtes les plus somptueuses dans les hôtels les plus princiers. La seule chose un peu triste dans cette chambre d'Eulalie était qu'on y entendait le soir à cause de la proximité du viaduc les hululements des trains. Mais comme je savais que ces beuglements émanaient de machines réglées, ils ne m'épouvantaient pas comme aurait pu faire à une époque de la préhistoire, les cris poussés par un mammouth voisin dans sa promenade libre et désordonnée.
SCENARIO ALBERTINE
SUR LE MEME THEME:
- LE TEMPS RETROUVE - MARCEL PROUST
- 1588 - La date à laquelle j'entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray
- 1587 - Je me disais aussi: Non seulement est-il encore temps
- 1586 - En tous cas, si j'avais encore la force d'accomplir mon oeuvre
- 1585 - Moi, c'était autre chose que les adieux d'un mourant à sa femme, que j'avais à écrire
PROUST
MARCEL PROUST - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - DU COTE DE CHEZ SWANN (COMBRAY - UN AMOUR DE SWANN - NOMS DE PAYS : LE NOM) - A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (AUTOUR DE Mme SWANN - NOMS DE PAYS : LE PAYS) - LE COTE DE GUERMANTES - SODOME ET GOMORRHE - LA PRISONNIERE - ALBERTINE DISPARUE - LE TEMPS RETROUVE
TAGS
albertine
amour
audiobook
balzac
bossuet
carnet
cinema
classiques
discours histoire universelle
femme
flaubert
histoire
langage
leitmotiv proust
litterature
montherlant
musique
nuage de tags
paul valery
photographie
politique
proust
Proust citation et contexte
psychologie
rene girard
sexe
style
theatre
tragedie
video
FILMS7
- OLIVIA GOTANEGRE : Groupuscule Ep. 7 : Shakrâne - EMMANUEL BONAMI - RENAUD BONAMI
- KLAUS NOMI : AFTER THE FALL - LIVE
- WAGNER - DAS RHEINGOLD - The descent of the gods into Niebelheim - KARAJAN
- Ein Deutsches Requiem / A German Requiem (BRAHMS) - Denn Alles Fleisch, Es Ist Wie Gras - KARL RICHTER
- CARLOS KLEIBER - 4th SYMPHONY - BRAHMS
- NIGHTWISH - WALKING IN THE AIR - LIVE
- FRED ASTAIRE - Top Hat, White Tie and Tails
- CAROLINE GUIVARCH
- Chanson de Monsieur Henri (Henri de la Rochejaquelein)
- JULIE ANDREWS, 12 - GOD SAVE THE KING
- MEMENTO Christopher Nolan Guy Pearce - spoiler in six minutes
- James Joyce reading from Finnegans Wake
- MARGUERITE YOURCENAR dans sa maison
- SINEAD O'CONNOR - Dark I Am Yet Lovely (Live Night of the Proms 2008)
- FILMS7 - LES "UNE"
- TROY - SINEAD O'CONNOR - LIVE Night of the Proms 2008
- Peter Gabriel - Sinead O'Connor - Blood Of Eden
- Edouard de Blay, photographe : étudier les tableaux, connaître les lignes de fuites - PHOTO de JULIE VOISIN
- Odette Wolkonsky styling
- Josquin des Prez - Missa Pange Lingua - Kyrie Eleison - Saint Clement's Church, Philadelphia

