1488 - On m'a raconté qu'à cette époque-là

On m'a raconté qu'à cette époque-là il était en proie presque chaque jour à des crises de dépression mentale caractérisée non pas précisément par de la divagation, mais par la confession à haute voix, - devant des tiers dont il oubliait la présence ou la sévérité - d'opinions qu'il avait l'habitude de cacher, sa germanophilie par exemple. Ainsi, longtemps après la fin de la guerre, il gémissait de la défaite des Allemands parmi lesquels il se comptait et disait orgueilleusement: "Et pourtant il ne se peut pas que nous ne prenions pas notre revanche, car nous avons prouvé que c'est nous qui étions capables de la plus grande résistance, et qui avions la meilleure organisation". Ou bien ses confidences prenaient un autre ton, et il s'écriait rageusement: "Que Lord X ou le prince de X ne viennent pas redire ce qu'ils disaient hier car je me suis tenu à quatre pour ne pas leur répondre: "Vous savez bien que vous en êtes au moins autant que moi". Inutile d'ajouter que quand M. de Charlus faisait ainsi dans les moments ou comme on dit il n'était pas très "présent" des aveux germanophiles ou autres, les personnes de l'entourage qui se trouvaient là, que ce fût Jupien ou la duchesse de Guermantes, avaient l'habitude d'interrompre [vol I.235] les paroles imprudentes et d'en donner pour les tiers moins intimes et plus indiscrets une interprétation forcée mais honorable. "Mais mon Dieu! s'écria Jupien, j'avais bien raison de vouloir que nous ne nous éloignions pas, le voilà qui a trouvé déjà le moyen d'entrer en conversation avec un garçon jardinier. Adieu, Monsieur, il vaut mieux que je vous quitte et que je ne laisse pas un instant seul mon malade qui n'est plus qu'un grand enfant".