1481 - Il avait dû être bien beau en ces dernières heures

Il avait dû être bien beau en ces dernières heures, lui qui toujours dans cette vie avait semblé même assis, même marchant dans un salon, contenir l'élan d'une charge, en dissimulant d'un sourire la volonté indomptable qu'il y avait dans sa tête triangulaire, enfin il avait chargé. Débarrassée de ses livres, la tourelle féodale était redevenue militaire. Et ce Guermantes était mort plus lui-même, ou plutôt plus de sa race en laquelle il n'était plus qu'un Guermantes, comme ce fut symboliquement visible à son enterrement dans l'église Saint-Hilaire de Combray, toute tendue de tentures noires où se détachait en rouge sous la couronne fermée, sans initiales de prénoms ni titres, le G du Guermantes que par la mort il était redevenu. Avant d'aller à cet enterrement qui n'eut pas lieu tout de suite, j'écrivis à Gilberte. J'aurais peut-être dû écrire à la duchesse de Guermantes, je me disais qu'elle accueillerait, la mort de Robert avec la même indifférence que je lui avais vu manifester pour celle de tant d'autres qui avaient semblé tenir si étroitement à sa vie, et que peut-être même avec son tour d'esprit Guermantes elle chercherait à montrer qu'elle n'avait pas la superstition des liens du sang. J'étais trop souffrant pour écrire à tout le monde. J'avais cru autrefois qu'elle et Robert s'aimaient bien dans le sens ou l'on dit cela dans le monde, c'est-à-dire que l'un auprès de l'autre [vol I.215] ils se disaient des choses tendres qu'ils ressentaient à ce [Paperole supprimée] moment-là. Mais loin d'elle il n'hésitait pas à la déclarer idiote, et si elle éprouvait parfois à le voir un plaisir égoïste, je l'avais vue incapable de se donner la plus petite peine, d'user si légèrement que ce fût de son crédit pour lui rendre un service, même pour lui éviter un malheur. La méchanceté dont elle avait fait preuve à son égard, en refusant de la recommander au général de Saint-Joseph, quand Robert allait repartir pour le Maroc, prouvait que le dévouement qu'elle lui avait montré à l'occasion de son mariage n'était qu'une sorte de compensation qui ne lui coûtait guère. Aussi fus-je bien étonné d'apprendre, comme elle était souffrante au moment où Robert fut tué, qu'on s'était cru obligé de lui cacher pendant plusieurs jours (sous les plus fallacieux prétextes), les journaux qui lui eussent appris cette mort afin de lui éviter le choc qu'elle en ressentirait. Mais ma surprise augmenta quand j'appris qu'après qu'on eût été obligé enfin de lui dire la vérité, la duchesse pleura toute une journée, tomba malade, et mit longtemps - plus d'une semaine, c'était longtemps pour elle, - à se consoler. Quand j'appris ce chagrin j'en fus touché. Il fait que tout le monde peut dire, et que je peux assurer qu'il existait entre eux une grande amitié. Mais en me rappelant combien de petites médisances, de mauvaise volonté à se rendre service celle-là avait enfermés, je pense au peu de chose que c'est qu'une grande amitié dans le monde. D'ailleurs, un peu plus tard, dans une circonstance plus importante historiquement si elle touchait moins mon cœur, Mme de Guermantes se montra à mon avis sous un jour encore plus favorable. [vol I.216] Elle qui jeune fille avait fait preuve de tant d'impertinente audace si l'on s'en souvient à l'égard de la famille impériale de Russie et qui mariée leur avait toujours parlé avec une liberté qui la faisait parfois accuser de manque de tact, fut peut-être seule après la révolution russe à faire preuve à l'égard des grandes duchesses et des grands-ducs d'un dévouement sans bornes. Elle avait l'année même qui avait précédé la guerre, considérablement agacé la grande-duchesse Wladimir en appelant toujours la comtesse de Hohenfelsen, femme morganatique du grand-duc Paul, "la Grande-Duchesse Paul". Il n'empêche que la Révolution russe n'eut pas plutôt éclaté que notre ambassadeur à Pétersbourg, M. Paléologue (" Paléo" pour le monde diplomatique qui a ses abréviations prétendues spirituelles comme l'autre) fut harcelé des dépêches de la duchesse de Guermantes qui voulait avoir des nouvelles de la grande-duchesse Marie Pavlovna. Et pendant longtemps les seules marques de sympathie et de respect que reçut sans cesse cette princesse lui vinrent exclusivement de Mme de Guermantes.