1480 - Robert m'avait souvent dit avec tristesse, bien avant la guerre

Robert m'avait souvent dit avec tristesse, bien avant la guerre: "Oh! ma vie, n'en parlons pas, je suis un homme condamné d'avance". Faisait-il [vol I.213] allusion au vice qu'il avait réussi jusqu'alors à cacher à tout le monde mais qu'il connaissait, et dont il s'exagérait peut-être la gravité, comme les enfants qui font la première fois l'amour, ou même avant cela, cherchent seuls le plaisir, s'imaginent pareils à la plante qui ne peut disséminer son pollen sans mourir tout de suite après. Peut-être cette exagération tenait-elle pour Saint-Loup comme pour les enfants, ainsi qu'à l'idée du péché avec laquelle on ne s'est pas encore familiarisé, à ce qu'une sensation toute nouvelle a une force presque terrible qui ira ensuite en s'atténuant. Ou bien avait-il, le justifiant au besoin par la mort de son père enlevé assez jeune, le pressentiment de sa fin prématurée. Sans doute un tel pressentiment semble impossible. Pourtant la mort paraît assujettie à certaines lois. On dirait souvent par exemple que les êtres nés de parents qui sont morts très vieux ou très jeunes, sont presque forcés de disparaître au même âge, les premiers traînant jusqu'à la centième année des chagrins et des maladies incurables, les autres, malgré une existence heureuse et hygiénique, emportés à la date inévitable et prématurée par un mal si opportun et si accidentel (quelques racines profondes qu'il puisse avoir dans le tempérament) qu'il semble la formalité nécessaire à la réalisation de la mort. Et ne serait-il pas possible que la mort accidentelle elle-même - comme celle de Saint-Loup, liée d'ailleurs à son caractère de plus de façons peut-être que je n'ai cru devoir le dire - fût elle aussi inscrite d'avance, connue seulement des dieux, invisibles aux hommes, mais révélée par une tristesse particulière, à demi inconsciente, à demi consciente (et même dans cette dernière mesure [vol I.214] exprimée aux autres avec cette sincérité complète qu'on met à annoncer des malheurs auxquels on croit dans son for intérieur échapper et qui pourtant arriveront) à celui qui la porte et l'aperçoit sans cesse, en lui-même, comme une devise, une date fatale.