1478 - Enfin la berloque sonna comme j'arrivais à la maison
Enfin la berloque sonna comme j'arrivais à la maison. Le bruit des pompiers était commenté par un gamin. Je rencontrai Françoise remontant de la cave avec le maître d'hôtel. Elle me croyait mort. Elle me dit que Saint-Loup était passé en s'excusant pour voir s'il n'avait pas dans la visite qu'il m'avait faite le matin, laissé tomber sa croix de guerre. Car il venait de s'apercevoir qu'il l'avait perdue et devant rejoindre son corps le lendemain matin, avait voulu à tout hasard voir si ce n'était pas chez moi. Il avait cherché partout avec Françoise et n'avait rien trouvé. Françoise croyait qu'il avait dû la perdre avant de venir me voir, car disait-elle, il lui semblait bien, elle aurait pu jurer qu'il ne l'avait pas quand elle l'avait vu. En quoi elle se trompait. Et voilà la valeur des témoignages et des souvenirs. [vol I.201] D'ailleurs je sentis tout de suite à la façon peu enthousiaste dont ils parlèrent de lui, que Saint-Loup avait produit une médiocre impression sur Françoise et sur le maître d'hôtel. Sans doute tous les efforts que le fils du maître d'hôtel et le neveu de Françoise avaient faits pour s'embusquer, Saint-Loup les avait faits en sens inverse et avec succès, pour être en plein danger. Mais cela, jugeant d'après eux-mêmes, Françoise et le maître d'hôtel ne pouvaient pas le croire. Ils étaient convaincus que les riches sont toujours mis à l'abri. Du reste eussent-ils su la vérité relativement au courage héroïque de Robert, qu'elle ne les eût pas touchés. Il ne disait pas "boches", il leur avait fait l'éloge de la bravoure des allemands, il n'attribuait pas à la trahison que nous n'eussions pas été vainqueurs dès le premier jour. Or, c'est cela qu'ils eussent voulu entendre, c'est cela qui leur eût semblé le signe du courage. Aussi, bien qu'ils continuassent à chercher la croix de guerre, les trouvai-je froids au sujet de Robert, moi qui me doutais de l'endroit où cette croix avait été oubliée. Cependant Saint-Loup s'il s'était distrait ce soir-là de cette manière, ce n'était qu'en attendant, car repris du désir de revoir Morel, il avait usé de toutes ses relations pour savoir dans quel corps Morel se trouvait, croyant qu'il s'était engagé, afin de l'aller voir et n'avait reçu jusqu'ici que des centaines de réponses contradictoires. Je conseillai à Françoise et au Maître d'hôtel d'aller se coucher. Mais celui-ci n'était jamais pressé de quitter Françoise depuis que grâce à la guerre il avait trouvé un moyen plus efficace encore que l'expulsion des sœurs et l'affaire Dreyfus, de la torturer. Ce soir-là, et chaque fois que j'allais auprès d'eux, pendant les [vol I.202] quelques jours que je passai encore à Paris, j'entendis le maître d'hôtel dire à Françoise épouvantée: "Ils ne se pressent pas, c'est entendu, ils attendent que la poire soit mûre, mais ce jour-là ils prendront Paris et ce jour-là pas de pitié!" "Seigneur, Vierge Marie, s'écriait Françoise, ça ne leur suffit pas d'avoir conquéri la pauvre Belgique. Elle a assez souffert celle-là au moment de son envahition". "La Belgique, Françoise, mais ce qu'ils ont fait en Belgique ne sera rien à côté!" Et même la guerre ayant jeté sur le marché de la conversation des gens du peuple une quantité de termes dont ils n'avaient fait la connaissance que par les yeux, par la lecture des journaux et dont en conséquence ils ignoraient la prononciation, le maître d'hôtel ajoutait: "Vous verrez çà, Françoise, ils préparent une nouvelle attaque d'une plus grande enverjure que toutes les autres". M'étant insurgé sinon au nom de la pitié pour Françoise et du bon sens stratégique, au moins de la grammaire, et ayant déclaré qu'il fallait prononcer "envergure" je n'y gagnai qu'à faire redire à Françoise la terrible phrase, chaque fois que j'entrais à la cuisine, car le maître d'hôtel presque autant que d'effrayer sa camarade était heureux de montrer à son maître que bien qu'ancien jardinier de Combray et simple maître d'hôtel, tout de même bon français selon la règle de Saint-André des-Champs, il tenait de la déclaration des droits de l'homme, le droit de prononcer enverjure, en toute indépendance, et de ne pas se laisser commander sur un point qui ne faisait pas partie de son service et où par conséquent depuis la Révolution, personne n'avait rien à lui dire puisqu'il était mon égal. J'eus donc le chagrin de l'entendre parler à Françoise d'une opération [vol I.203] de grande enverjure, avec une insistance qui était destinée à me prouver que cette prononciation était l'effet non de l'ignorance, mais d'une volonté mûrement réfléchie. Il confondait le gouvernement, les journaux, dans un même: "on" plein de méfiance, disant: "on nous parle des pertes des boches, on ne nous parle pas des nôtres, il paraît qu'elles sont dix fois plus grandes. On nous dit qu'ils sont à bout de souffle, qu'ils n'ont plus rien à manger, moi je crois qu'ils en ont cent fois comme nous à manger. Faut pas tout de même nous bourrer le crâne. S'ils n'avaient rien à manger ils ne se battraient pas comme l'autre jour où ils nous ont tué cent mille jeunes gens de moins de vingt ans." Il exagérait ainsi à tout instant les triomphes des allemands, comme il avait fait jadis pour ceux des radicaux; il narrait en même temps leurs atrocités afin que ces triomphes fussent plus pénibles encore à Françoise, laquelle ne cessait plus de dire: "Ah! Sainte Mère des Anges!". "Ah! Marie Mère de Dieu". Et parfois pour lui être désagréable d'une autre manière disait: "Du reste nous ne valons pas plus cher qu'eux, ce que nous faisons en Grèce n'est pas plus beau que ce qu'ils ont fait en Belgique. Vous allez voir que nous allons mettre tout le monde contre nous et que nous serons obligés de nous battre avec toutes les nations" alors que c'était exactement le contraire. Les jours où les nouvelles étaient bonnes, il prenait sa revanche en assurant à Françoise que la guerre durerait trente-cinq ans, et en prévision d'une paix possible assurait que celle-ci ne durerait pas plus de quelques mois et serait suivie de batailles auprès desquelles celles-ci ne seraient qu'un jeu d'enfant, et après lesquelles il ne resterait rien de [vol I.204] la France. La victoire des alliés semblait sinon rapprochée, du moins à peu près certaine et il faut malheureusement avouer que le maître d'hôtel en était désolé. Car ayant réduit la guerre "mondiale", comme tout le reste, à celle qu'il menait sourdement contre Françoise (qu'il aimait du reste malgré cela comme on peut aimer la personne qu'on est content de faire rager tous les jours en la battant aux dominos), la Victoire se réalisait à ses yeux sous les espèces de la première conversation où il aurait la souffrance d'entendre Françoise lui dire: "Enfin c'est fini et il va falloir qu'ils nous donnent plus que nous ne leur avons donné en 70". Il croyait du reste toujours que cette échéance fatale arrivait, car un patriotisme inconscient lui faisait croire comme tous les français victimes du même mirage que moi depuis que j'étais malade, que la victoire - comme ma guérison - était pour le lendemain. Il prenait les devants en annonçant à Françoise que cette victoire arriverait peut-être mais que son cœur en saignerait, car la Révolution la suivrait aussitôt, puis l'invasion. "Oh! cette bon sang de guerre, les boches seront les seuls à s'en relever vite Françoise, ils y ont déjà gagné des centaines de milliards. Mais qu'ils nous crachent un sou à nous, quelle farce. On le mettra peut-être sur les journaux, ajoutait-il par prudence et pour parer à tout événement, pour calmer le peuple, comme on dit depuis trois ans que la guerre sera finie le lendemain. Je ne peux pas comprendre comment que le monde est assez fou pour le croire. "Françoise était d'autant plus troublée de ces paroles qu'en effet après avoir cru les optimistes plutôt que le maître d'hôtel, elle voyait que la guerre, qu'elle avait cru devoir finir en quinze jours malgré [vol I.205] "l'envahition de la pauvre Belgique", durait toujours, qu'on n'avançait pas, phénomène de fixation des fronts dont elle comprenait mal le sens, et qu'enfin un des innombrables "filleuls" à qui elle donnait tout ce qu'elle gagnait chez nous, lui racontait qu'on avait caché telle chose, telle autre. "Tout cela retombera sur l'ouvrier, concluait le maître d'hôtel. On vous prendra votre champ, Françoise" "Ah! Seigneur Dieu". Mais à ces malheurs lointains, il en préférait de plus proches et dévorait les journaux dans l'espoir d'annoncer une défaite à Françoise. Il attendait les mauvaises nouvelles comme des œufs de Pâques, espérant que cela irait assez mal pour épouvanter Françoise, pas assez pour qu'il pût matériellement en souffrir. C'est ainsi qu'un raid de zeppelins l'eût enchanté pour voir Françoise se cacher dans les caves, et parce qu'il était persuadé que dans une ville aussi grande que Paris les bombes ne viendraient pas juste tomber sur notre maison. Du reste Françoise commençait à être reprise par moment de son pacifisme de Combray. Elle avait presque des doutes sur les "atrocités allemandes". "Au commencement de la guerre on nous disait que ces Allemands c'était des assassins, des brigands, de vrais bandits, des bbboches... (si elle mettait plusieurs b à boches, c'est que l'accusation que les allemands fussent des assassins lui semblait après tout plausible mais celle qu'ils fussent des Boches, presque invraisemblable à cause de son énormité). Seulement il était assez difficile de comprendre quel sens mystérieusement effroyable Françoise donnait au mot de Boche puisqu'il s'agissait du début de la guerre, et aussi à cause de l'air de doute avec lequel elle prononçait ce mot. Car le [vol I.206] doute que les Allemands fussent des criminels, pouvait être mal fondé en fait, mais ne renfermait pas en soi, au point de vue logique de contradiction. Mais comment douter qu'ils fussent des boches, puisque ce mot, dans la langue populaire, veut dire précisément allemand. Peut-être ne faisait-elle que répéter en style indirect les propos violents qu'elle avait entendus alors et dans lesquels une particulière énergie accentuait le mot boche. "J'ai cru tout cela disait-elle, mais je me demande tout à l'heure si nous ne sommes pas aussi fripons comme eux". Cette pensée blasphématoire avait été sournoisement préparée chez Françoise par le maître d'hôtel, lequel voyant que sa camarade avait un certain penchant pour le roi Constantin de Grèce, n'avait cessé de le lui représenter comme privé par nous de nourriture jusqu'au jour où il cèderait. Aussi l'abdication du souverain avait-elle ému Françoise qui allait jusqu'à déclarer: "Nous ne valons pas mieux qu'eux. Si nous étions en Allemagne, nous en ferions autant". Je la vis peu du reste pendant ces quelques jours, car elle allait beaucoup chez ces cousins dont maman m'avait dit un jour: "Mais tu sais qu'ils sont plus riches que toi". Or, on avait vu cette chose si belle qui fut si fréquente à cette époque là dans tout le pays et qui témoignerait s'il y avait un historien pour en perpétuer le souvenir, de la grandeur de la France, de sa grandeur d'âme, de sa grandeur selon Saint-André-des-Champs, et que ne révélèrent pas moins tant de civils survivant à l'arrière, que les soldats tombés à la Marne. Un neveu de Françoise avait été tué à Berry-au-Bac qui était aussi le neveu de ces cousins millionnaires de Françoise, anciens cafetiers retirés depuis longtemps [vol I.207] après fortune faite. Il avait été tué, lui tout petit cafetier sans fortune qui à la mobilisation, âgé de vingt-cinq ans, avait laissé sa jeune femme seule pour tenir le petit bar qu'il croyait regagner quelques mois après. Il avait été tué. Et alors on avait vu ceci. Les cousins millionnaires de Françoise et qui n'étaient rien à la jeune femme, veuve de leur neveu, avaient quitté la campagne où ils étaient retirés depuis dix ans et s'étaient remis cafetiers, sans vouloir toucher un sou; tous les matins à six heures, la femme millionnaire, une vraie dame, était habillée ainsi que "sa demoiselle", prêtes à aider leur nièce et cousine par alliance. Et depuis plus de trois ans, elles rinçaient ainsi des verres et servaient des consommations depuis le matin jusqu'à neuf heures et demi du soir, sans un jour de repos. Dans ce livre où il n'y a pas un seul fait qui ne soit fictif, où il n'y a pas un seul personnage "à clefs", où tout a été inventé par moi selon les besoins de ma démonstration, je dois dire à la louange de mon pays, que seuls les parents millionnaires de Françoise ayant quitté leur retraite pour aider leur nièce sans appui, que seuls ceux-là sont des gens réels, qui existent. Et persuadés que leur modestie ne s'en offensera pas pour la raison qu'ils ne liront jamais ce livre, c'est avec un enfantin plaisir et une profonde émotion que ne pouvant citer les noms de tant d'autres qui durent agir de même et par qui la France a survécu, je transcris ici leur nom véritable: ils s'appellent, d'un nom si français, d'ailleurs, Larivière. S'il y a eu quelques vilains embusqués comme l'impérieux jeune homme en smoking que j'avais vu chez Jupien et dont la seule préoccupation était de savoir s'il pourrait avoir Léon à 10 h. 1/2 "parce [vol I.208] qu'il déjeunait en ville", ils sont rachetés par la foule innombrable de tous les français de Saint-André-des-Champs, par tous les soldats sublimes auxquels j'égale les Larivière. Le maître d'hôtel pour attiser les inquiétudes de Françoise lui montrait de vieilles "lectures pour tous" qu'il avait retrouvées et sur la couverture desquelles (ces numéros dataient d'avant la guerre) figurait la "famille impériale d'Allemagne". Voilà notre maître de demain, disait le maître d'hôtel à Françoise, en lui montrant "Guillaume". Elle écarquillait les yeux, puis passait au personnage féminin placé à côté de lui et disait: "Voilà la Guillaumesse!"
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