Une page de Proust au hasard:
1473 - Dans une même salle de la maison de Jupien beaucoup d'hommes
[Paperole] Dans une même salle de la maison de Jupien beaucoup d'hommes qui n'avaient pas voulu fuir, s'étaient réunis. Ils ne se connaissaient pas entre eux, mais étaient pourtant à-peu-près du même monde, riche et aristocratique. L'aspect de chacun avait quelque chose de répugnant qui devait être la non résistance à des plaisirs dégradants. L'un, énorme, avait la figure couverte de taches rouges, comme un ivrogne. J'avais appris qu'au début il ne l'était pas et prenait seulement son plaisir à faire boire des jeunes gens. Mais effrayé par l'idée d'être mobilisé (bien qu'il semblât avoir dépassé la cinquantaine) comme il était très gros, il s'était mis à boire sans arrêter pour tâcher de dépasser le poids de cent kilos, au-dessus duquel on était réformé. Et maintenant ce calcul s'étant changé en passion, où qu'on le quittât, tant qu'on le surveillait, on le retrouvait chez un marchand de vin. Mais dès qu'il parlait on voyait que médiocre d'ailleurs d'intelligence, c'était un homme de beaucoup de savoir, d'éducation et de culture. Un autre homme du grand monde, celui-là fort jeune et d'une extrême distinction physique, était entré. Chez lui, à vrai dire, il n'y avait encore aucun stigmate extérieur d'un vice, mais, ce qui était plus troublant, d'intérieurs. Très grand, d'un visage charmant, son élocution décelait une toute [vol I.191] autre intelligence que celle de son voisin l'alcoolique, et sans exagérer, vraiment remarquable. Mais à tout ce qu'il disait était ajouté une expression qui eût convenu à une phrase différente. Comme si tout en possédant le trésor complet des expressions du visage humain il eût vécu dans un autre monde, il mettait à jour ces expressions dans l'ordre qu'il ne fallait pas, il semblait effeuiller au hasard des sourires et des regards sans rapport avec le propos qu'il entendait. J'espère pour lui si comme il est certain il vit encore, qu'il était non la proie d'une maladie durable mais d'une intoxication passagère. Il est probable que si l'on avait demandé leur carte de visite à tous ces hommes on eût été surpris de voir qu'ils appartenaient à une haute classe sociale. Mais quelque vice, et le plus grand de tous, le manque de volonté qui empêche de résister à aucun les réunissait là, dans des chambres isolées il est vrai, mais chaque soir me dit-on, de sorte que si leur nom était connu des femmes du monde, celles-ci avaient peu à peu perdu de vue leurvisage, et n'avaient plus jamais l'occasion de recevoir leur visite. Ils recevaient encore des invitations mais l'habitude les ramenait au mauvais lieu composite. Ils s'en cachaient peu du reste, au contraire des petits chasseurs, ouvriers, etc., qui servaient à leur plaisir. Et en dehors de beaucoup de raisons que l'on devine cela se comprend par celle-ci. Pour un employé d'industrie, pour un domestique, aller là c'était comme pour une femme qu'on croyait honnête, aller dans une maison de passe. Certains qui avouaient y être allés se défendaient d'y être plus jamais retournés et Jupien lui-même mentant pour protéger leur réputation ou éviter des concurrences [vol I.192] affirmait: "Oh! non, il ne vient pas chez moi, il ne voudrait pas y venir". Pour des hommes du monde, c'est moins grave, d'autant plus que les autres gens du monde qui n'y vont pas, ne savent pas ce que c'est et ne s'occupent pas de votre vie.
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PROUST
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