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1469 - Le patron, pour en revenir à la scène de l'hôtel
Le patron, pour en revenir à la scène de l'hôtel (dans lequel les deux Russes s'étaient décidés à pénétrer: "après tout on s'en fiche") n'était pas encore revenu que Jupien entra se plaindre qu'on parlait trop fort et que les voisins se plaindraient. Mais il s'arrêta stupéfait en m'apercevant. "Allez-vous-en tous sur le carré". Déjà tous se levaient quand je lui dis: "Il serait plus simple que ces jeunes gens restent là et que j'aille avec vous un instant dehors". Il me suivit fort troublé. Je lui expliquai pourquoi j'étais venu. On entendait des clients qui demandaient au patron s'il ne pouvait pas leur faire connaître un valet de pied, un enfant de chœur, un chauffeur nègre. Toutes les professions intéressaient ces vieux fous; dans la troupe, toutes les armes et les alliés de toutes nations. Quelques-uns réclamaient surtout des Canadiens, subissant peut-être à leur insu le charme d'un accent si léger qu'on ne sait pas si c'est celui de la vieille France ou de l'Angleterre. A cause de leur jupon et parce que certains rêves lacustres s'associent souvent à de tels désirs, les Écossais faisaient prime. Et comme toute folie reçoit des circonstances des traits particuliers, sinon même une aggravation, un vieillard [vol I.177] dont toutes les curiosités avaient été assouvies demandait avec insistance si on ne pourrait pas lui faire faire la connaissance d'un mutilé. On entendait des pas lents dans l'escalier. Par une indiscrétion qui était dans sa nature Jupien ne put se retenir de me dire que c'était le baron qui descendait, qu'il ne fallait à aucun prix qu'il me vît, mais que si je voulais entrer dans la petite chambre contiguë au vestibule où étaient les jeunes gens, il allait ouvrir les vasistas, truc qu'il avait inventé pour que le baron pût voir et entendre sans être vu, et qu'il allait, me disait-il, retourner en ma faveur contre lui. "Seulement, ne bougez pas". Et après m'avoir poussé dans le noir, il me quitta. D'ailleurs, il n'avait pas d'autre chambre à me donner, son hôtel, malgré la guerre, étant plein. Celle que je venais de quitter avait été prise par le vicomte de Courvoisier qui, ayant pu quitter la Croix-Rouge de X... pour deux jours, était venu se délasser une heure à Paris avant d'aller retrouver au château de Courvoisier la vicomtesse à qui il dirait n'avoir pas pu prendre le bon train. Il ne se doutait guère que M. de Charlus était à quelques mètres de lui et celui-ci ne s'en doutait pas davantage, n'ayant jamais rencontré son cousin chez Jupien lequel ignorait la personnalité du vicomte soigneusement dissimulée. Bientôt en effet le baron entra, marchant assez difficilement à cause des blessures dont il devait sans doute pourtant avoir l'habitude. Bien que son plaisir fût fini et qu'il n'entrât d'ailleurs que pour donner à Maurice l'argent qu'il lui devait, il dirigeait en cercle sur tous ces jeunes gens réunis un regard tendre et curieux et comptait bien avoir avec chacun le plaisir d'un bonjour tout platonique mais amoureusement [vol I.178] prolongé. Je lui retrouvai de nouveau, dans toute la sémillante frivolité dont il fit preuve devant ce harem qui semblait presque l'intimider, ces hochements de taille et de tête, ces affinements du regard qui m'avaient frappé le soir de sa première entrée à La Raspelière, grâces héritées de quelque grand'mère que je n'avais pas connue et que dissimulaient dans l'ordinaire de la vie sur sa figure des expressions plus viriles, mais qui y épanouissait coquettement, dans certaines circonstances où il tenait à plaire à un milieu inférieur, le désir de paraître grande dame. Jupien les avait recommandés à la bienveillance du baron en lui disant que c'étaient tous des "barbeaux" de Belleville et qu'ils marcheraient avec leur propre sœur pour un louis. Au reste, Jupien mentait et disait vrai à la fois. Meilleurs, plus sensibles qu'il ne disait au baron, ils n'appartenaient pas à une race sauvage. Mais ceux qui les croyaient tels leur parlaient néanmoins avec la plus entière bonne foi comme si ces terribles eussent dû avoir la même. Un sadique a beau se croire avec un assassin, son âme pure à lui sadique n'est pas changée pour cela et il reste stupéfait devant le mensonge de ces gens, pas assassins du tout, mais qui désirent gagner facilement une "thune" et dont le père, ou la mère, ou la sœur ressuscitent et remeurent tour à tour en paroles, parce qu'ils se coupent dans la conversation qu'ils ont avec le client à qui ils cherchent à plaire. Le client est stupéfié, dans sa naïveté, car dans son arbitraire conception du gigolo, ravi des nombreux assassinats dont il le croit coupable, il s'effare d'une contradiction et d'un mensonge qu'il surprend dans ses paroles. Tous semblaient le connaître et M. de Charlus [vol I.179] s'arrêtait longuement à chacun leur parlant ce qu'il croyait leur langage, à la fois par une affectation prétentieuse de couleur locale et aussi par un plaisir sadique de se mêler à une vie crapuleuse. "Toi, c'est dégoûtant, je t'ai aperçu devant l'Olympia avec deux cartons. C'est pour te faire donner du pèze. Voilà comme tu me trompes". Heureusement pour celui à qui s'adressait cette phrase il n'eut pas le temps de déclarer qu'il n'eût jamais accepté de "pèze" d'une femme, ce qui eût diminué l'excitation de M. de Charlus et réserva sa protestation pour la fin de la phrase en disant: "Oh non! je ne vous trompe pas". Cette parole causa à M. de Charlus un vif plaisir et comme malgré lui le genre d'intelligence qui était naturellement le sien ressortait d'à travers celui qu'il affectait, il se retourna vers Jupien: "Il est gentil de me dire ça. Et comme il le dit bien. On dirait que c'est la vérité. Après tout, qu'est-ce que ça fait que ce soit la vérité ou non puisque il arrive à me le faire croire. Quels jolis petits yeux il a. Tiens, je vais te donner deux gros baisers pour la peine mon petit gars". "Tu penseras à moi dans les tranchées. C'est pas trop dur?" "Ah! dame, il y a des jours quand une grenade passe à côté de vous". Et le jeune homme se mit à faire des imitations du bruit de la grenade, des avions, etc. "Mais il faut bien faire comme les autres, et vous pouvez être sûr et certain qu'on ira jusqu'au bout". "Jusqu'au bout! Si on savait seulement jusqu'à quel bout", dit mélancoliquement le baron qui était "pessimiste". "Vous n'avez pas vu que Sarah-Bernhardt l'a dit sur les journaux: La France elle ira jusqu'au bout. Les Français ils se feront tuer plutôt jusqu'au dernier". "Je ne doute pas un seul instant que les Français ne se [vol I.180] fassent bravement tuer jusqu'au dernier", dit M. de Charlus comme si c'était la chose la plus simple du monde et bien qu'il n'eût lui-même l'intention de faire quoi que ce soit, mais pensait par là corriger l'impression de pacifisme qu'il donnait quand il s'oubliait. "Je n'en doute pas, mais je me demande jusqu'à quel point Madame Sarah-Bernhardt est qualifiée pour parler au nom de la France. Mais, ajouta-t-il, il me semble que je ne connais pas ce charmant, ce délicieux jeune homme", en avisant un autre qu'il ne reconnaissait pas ou qu'il n'avait peut-être jamais vu. Il le salua comme il eût salué un prince à Versailles et pour profiter de l'occasion d'avoir en supplément un plaisir gratis, comme quand j'étais petit et que ma mère venait de faire une commande chez Boissier ou chez Gouache, je prenais, sur l'offre d'une des dames du comptoir un bonbon extrait d'un des vases de verre entre lesquels elle trônait, prenant la main du charmant jeune homme et la lui serrant longuement à la prussienne, le fixant des yeux en souriant pendant le temps interminable que mettaient autrefois à nous faire poser les photographes quand la lumière était mauvaise. "Monsieur, je suis charmé, je suis enchanté de faire votre connaissance". "Il a de jolis cheveux", dit-il en se tournant vers Jupien. Il s'approcha ensuite de Maurice pour lui remettre ses cinquante francs mais le prenant d'abord par la taille: "Tu ne m'avais jamais dit que tu avais suriné une pipelette de Belleville". Et M. de Charlus râlait d'extase et approchait sa figure de celle de Maurice. "Oh! Monsieur le Baron, dit en protestant le gigolo qu'on avait oublié de prévenir; pouvez-vous croire une chose pareille?" Soit qu'en effet le fait fût faux, ou que, vrai, son [vol I.181] auteur le trouvât pourtant abominable et de ceux qu'il convient de nier. "Moi toucher à mon semblable, à un Boche, oui, parce que c'est la guerre, mais à une femme, et à une vieille femme encore". Cette déclaration de principes vertueux fit l'effet d'une douche d'eau froide sur le baron qui s'éloigna sèchement de Maurice en lui remettant toutefois son argent mais de l'air dépité de quelqu'un qu'on a floué, qui ne veut pas faire d'histoires, qui paye, mais n'est pas content.
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PROUST
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