Une page de Proust au hasard:
1468 - Je descendis et rentrai dans la petite antichambre où Maurice
Je descendis et rentrai dans la petite antichambre où Maurice, incertain si on le rappellerait et à qui Jupien avait à tout hasard dit d'attendre était en train de faire une partie de cartes avec un de ses camarades. On était très agité d'une croix de guerre qui avait été trouvée par terre et on ne savait pas qui l'avait perdue, à qui la renvoyer pour éviter au titulaire un ennui. Puis on parla de la bonté d'un officier qui s'était fait tuer pour tâcher de sauver son ordonnance. "Il y a tout de même du [vol I.173] bon monde chez les riches. Moi je me ferais tuer avec plaisir pour un type comme ça", dit Maurice, qui, évidemment, n'accomplissait ses terribles fustigations sur le baron que par une habitude mécanique, les effets d'une éducation négligée, le besoin d'argent, et un certain penchant à le gagner d'une façon qui était censée donner moins de mal que le travail et en donnait peut-être davantage. Mais ainsi que l'avait craint M. de Charlus, c'était peut-être un très bon cœur et c'était paraît-il, un garçon d'une admirable bravoure. Il avait presque les larmes aux yeux en parlant de la mort de cet officier et le jeune homme de vingt-deux ans n'était pas moins ému. "Ah! oui, ce sont de chics types. Des malheureux comme nous encore ça n'a pas grand'chose à perdre, mais un Monsieur qui a des tas de larbins, qui peut aller prendre son apéro tous les jours à 6 heures, c'est vraiment chouette. On peut charrier tant qu'on veut mais quand on voit des types comme ça mourir, ça fait vraiment quelque chose. Le bon Dieu ne devrait pas permettre que des riches comme ça meurent; d'abord ils sont trop utiles à l'ouvrier. Rien qu'à cause d'une mort comme ça faudra tuer tous les Boches jusqu'au dernier; et ce qu'ils ont fait à Louvain, et couper des poignets de petits enfants; non je ne sais pas moi, je ne suis pas meilleur qu'un autre, mais je me laisserais envoyer des pruneaux dans la gueule plutôt que d'obéir à des barbares comme ça; car c'est pas des hommes, c'est des vrais barbares, tu ne diras pas le contraire". Tous ces garçons étaient en somme patriotes. Un seul, légèrement blessé au bras, ne fut pas à la hauteur des autres car il dit, comme il devait bientôt repartir: "Dame, ça n'a pas été [vol I.174] "la bonne blessure" (celle qui fait réformer), comme Mme Swann disait jadis: "j'ai trouvé le moyen d'attraper la fâcheuse influenza". La porte se rouvrit sur le chauffeur qui était allé un instant prendre l'air. "Comment, c'est déjà fini? ça n'a pas été long", dit-il en apercevant Maurice qu'il croyait en train de frapper celui qu'on avait surnommé, par allusion à un journal qui paraissait à cette époque: "l'Homme enchaîné". "Ce n'est pas long pour toi qui est allé prendre l'air, répondit Maurice, froissé qu'on vît qu'il avait déplu là-haut. Mais si tu étais obligé de taper à tour de bras comme moi par cette chaleur. Si c'était pas les cinquante francs qu'il donne". "Et puis, c'est un homme qui cause bien; on sent qu'il a de l'instruction. Dit-il que ce sera bientôt fini?" "Il dit qu'on ne pourra pas les avoir, que ça finira sans que personne ait le dessus". "Bon sang de bon sang, mais c'est donc un Boche..." "Je vous ai dit que vous causiez trop haut, dit le plus vieux aux autres en m'apercevant. avez fini avec la chambre?" "Ah! ta gueule, tu n'es pas le maître ici". "Oui, j'ai fini, et je venais pour payer". "Il vaut mieux que vous payez au patron. Maurice, va donc le chercher". "Mais je ne veux pas vous déranger". "Ça ne me dérange pas". Maurice monta et revint en me disant: "Le patron descend". Je lui donnai deux francs pour son dérangement. Il rougit de plaisir. "Ah! merci bien. Je les enverrai à mon frère qui est prisonnier. Non il n'est pas malheureux, ça dépend beaucoup des camps". ce temps, deux clients très élégants, en habit et cravate blanche sous leurs pardessus - deux Russes me sembla-t-il à leur très léger accent, se tenaient sur [vol I.175] le seuil et délibéraient s'ils devaient entrer. C'était visiblement la première fois qu'ils venaient là, on avait dû leur indiquer l'endroit et ils semblaient partagés entre le désir, la tentation et une extrême frousse. L'un des deux - un beau jeune homme - répétait toutes les deux minutes à l'autre avec un sourire mi-interrogateur, mi-destiné à persuader: "Quoi! Après tout on s'en fiche?" Mais il avait beau vouloir dire par là qu'après tout on se fichait des conséquences, il est probable qu'il ne s'en fichait pas tant que cela car cette parole n'était suivie d'aucune mouvement pour entrer, mais d'un nouveau regard vers l'autre, suivi du même sourire et du même "après tout, on s'en fiche". C'était ce "après tout on s'en fiche!" un exemplaire entre mille de ce magnifique langage, si différent de celui que nous parlons d'habitude, et où l'émotion fait dévier ce que nous voulions dire et épanouir à la place une phrase tout autre, émergée d'un lac inconnu où vivent des expressions sans rapport avec la pensée et qui par cela même la révèlent. Je me souviens qu'une fois Albertine comme Françoise que nous n'avions pas entendue, entrait au moment où mon amie était toute nue contre moi, dit malgré elle, voulant me prévenir: "Tiens, voilà la belle Françoise". Françoise, qui n'y voyait pas très clair et ne faisait que traverser la pièce assez loin de nous, ne se fût sans doute aperçue de rien. Mais les mots si anormaux de "belle Françoise" qu'Albertine n'avait jamais prononcés de sa vie, montrèrent d'eux-mêmes leur origine; elle les sentit cueillis au hasard par l'émotion, n'eutpas besoin de regarder rien pour comprendre tout et s'en alla en murmurant dans son patois le mot de [vol I.176] "poutana". Une autre fois, bien plus tard, quand Bloch devenu père de famille eut marié une de ses filles à un catholique, un monsieur mal élevé dit à celle-ci qu'il croyait avoir entendu dire qu'elle était fille d'un Juif et lui en demanda le nom. La jeune femme, qui avait été Mlle Bloch depuis sa naissance, répondit en prononçant Bloch à l'allemande comme eût fait le duc de Guermantes, c'est-à-dire en prononçant le ch non pas comme un c ou un k mais avec le rh germanique.
SCENARIO ALBERTINE
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PROUST
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