1466 - Quelque chose pourtant me frappa qui n'était pas sa figure

Quelque chose pourtant me frappa qui n'était pas sa figure que je ne voyais pas, ni son uniforme dissimulé dans une grande houppelande, mais la disproportion extraordinaire entre le nombre de points différents par où passa son corps et le petit nombre de secondes pendant lesquelles cette sortie, qui avait l'air de la sortie tentée par un assiégé, s'exécuta. De sorte que je pensai, si je ne le reconnus pas formellement - je ne dirai pas même à la tournure ni à la sveltesse, ni à l'allure, ni à la vélocité de Saint-Loup - mais à l'espèce d'ubiquité qui lui était si spéciale. Le militaire capable d'occuper en si peu de temps tant de positions différentes dans l'espace avait disparu sans m'avoir aperçu dans une rue de traverse, et je restais à me demander si je devais ou non entrer dans cet hôtel dont l'apparence modeste me fit fortement douter que ce fût Saint-Loup qui en fut sorti. Je me rappelai [vol I.159] involontairement que Saint-Loup avait été injustement mêlé à une affaire d'espionnage parce qu'on avait trouvé son nom dans les lettres saisies par un officier allemand. Pleine justice lui avait d'ailleurs été rendue par l'autorité militaire. Mais malgré moi je rapprochai ce fait de ce que je voyais. Cet hôtel servait-il de lieu de rendez-vous à des espions? L'officier avait depuis un moment disparu quand je vis entrer de simples soldats de plusieurs armes, ce qui ajouta encore à la force de ma supposition. J'avais d'autre part extrêmement soif. "Il est probable que je pourrai trouver à boire ici", me dis-je, et j'en profitai pour tâcher d'assouvir, malgré l'inquiétude qui s'y mêlait, ma curiosité. Je ne pense donc pas que ce fut la curiosité de cette rencontre qui me décida à monter le petit escalier de quelques marches au bout duquel la porte d'une espèce de vestibule était ouverte sans doute à cause de la chaleur. Je crus d'abord que cette curiosité je ne pourrais la satisfaire car je vis plusieurs personnes venir demander une chambre à qui on répondît qu'il n'y en avait plus une seule. Mais je compris ensuite qu'elles n'avaient évidemment contre elles que de ne pas faire partie du nid d'espionnage car un simple marin s'étant présenté un moment après on se hâta de lui donner le n° 28. Je pus apercevoir sans être vu grâce à l'obscurité, quelques militaires et deux ouvriers qui causaient tranquillement dans une petite pièce étouffée, prétentieusement ornée de portraits en couleurs de femmes découpés dans des magazines et des revues illustrées. Ces gens causaient tranquillement, en train d'exposer des idées patriotiques: "qu'est-ce que tu veux on fera comme les camarades", disait l'un. "Ah! pour sûr [vol I.160] que je pense bien ne pas être tué" répondait à un vœu que je n'avais pas entendu, un autre qui à ce que je compris repartait le lendemain pour un poste dangereux. "Par exemple, à vingt-deux ans, en n'ayant encore fait que six mois ce serait fort", criait-il avec un ton où perçait encore plus que le désir de vivre longtemps la conscience de raisonner juste et comme si le fait de n'avoir que vingt-deux ans devait lui donner plus de chances de ne pas être tué et que ce dût être une chose impossible qu'il le fût. "A Paris c'est épatant, disait un autre; on ne dirait pas qu'il y a la guerre. Et toi, Julot, tu t'engages toujours?" "Pour sûr que je m'engage, j'ai envie d'aller y taper un peu dans le tas à tous ces sales boches". "Mais Joffre c'est un homme qui couche avec les femmes des Ministres, c'est pas un homme qui a fait quelque chose". "C'est malheureux d'entendre des choses pareilles, dit un aviateur un peu plus âgé en se tournant vers l'ouvrier qui venait de faire entendre cette proposition; je vous conseillerais pas de causer comme ça en première ligne, les poilus vous auraient vite expédié". La banalité de ces conversations ne me donnait pas grande envie d'en entendre davantage et j'allais entrer ou redescendre quand je fus tiré de mon indifférence en entendant ces phrases qui me firent frémir. "C'est épatant, le patron qui ne revient pas, dame, à cette heure-ci je ne sais pas trop où il trouvera des chaînes". "Mais puisque l'autre est déjà attaché". "Il est attaché bien sûr, il est attaché et il ne l'est pas, moi je serais attaché comme ça que je pourrais me détacher". "Mais le cadenas est fermé". "C'est entendu qu'il est fermé, mais ça peut s'ouvrir à la rigueur. Ce qu'il y a c'est que les chaînes [vol I.161] ne sont pas assez longues. Tu vas pas m'expliquer à moi ce que c'est, j'y ai tapé dessus hier pendant toute la nuit que le sang m'en coulait sur les mains". "C'est toi qui tapera ce soir". "Non, c'est pas moi, c'est Maurice. Mais ça sera moi dimanche, le patron me l'a promis". Je compris maintenant pourquoi on avait eu besoin des bras solides du marin. Si on avait éloigné de paisibles bourgeois, ce n'était donc pas qu'un nid d'espions que cet hôtel. Un crime atroce allait y être consommé, si on n'arrivait pas à temps pour le découvrir et faire arrêter les coupables. Tout cela pourtant dans cette nuit paisible et menacée gardait une apparence de rêve, de conte, et c'est à la fois avec une fierté de justicier et une volupté de poète que j'entrai délibérément dans l'hôtel. Je touchai légèrement mon chapeau et les personnes présentes sans se déranger, répondirent plus ou moins poliment à mon salut. "Est-ce que vous pourriez me dire à qui il faut m'adresser? Je voudrais avoir une chambre et qu'on m'y monte à boire". "Attendez une minute, le patron est sorti". "Mais il y a le chef là-haut", insinua un des causeurs. "Mais tu sais bien qu'on ne peut pas le déranger". "Croyez-vous qu'on me donnera une chambre?" "J'crois". "Le 43 doit être libre", dit le jeune homme qui était sûr de ne pas être tué parce qu'il avait vingt-deux ans. Et il se poussa légèrement sur le sofa pour me faire place. "Si on ouvrait un peu la fenêtre, il y a une fumée ici", dit l'aviateur; et en effet chacun avait sa pipe ou sa cigarette. "Oui, mais alors, fermez d'abord les volets, vous savez bien que c'est défendu d'avoir de la lumière à cause des Zeppelins". "Il n'en viendra plus de Zeppelins. Les journaux ont même fait allusion [vol I.162] sur ce qu'ils avaient été tous descendus." "Il n'en viendra plus, il n'en viendra plus, qu'est-ce que tu en sais? Quand tu auras comme moi quinze mois de front et que tu auras abattu ton cinquième avion boche, tu pourras en causer. Faut pas croire les journaux. Ils sont allés hier sur Compiègne, ils ont tué une mère de famille avec ses deux enfants". "Une mère de famille avec ses deux enfants", dit avec des yeux ardents et un air de profonde pitié le jeune homme qui espérait bien ne pas être tué et qui avait du reste une figure énergique, ouverte et des plus sympathiques. "On n'a pas de nouvelles du grand Julot. Sa marraine n'a pas reçu de lettre de lui depuis huit jours et c'est la première fois qu'il reste si longtemps sans lui en donner". "Qui c'est sa marraine?" "C'est la dame qui tient le chalet de nécessité un peu plus bas que l'Olympia". "Ils couchent ensemble?" "Qu'est-ce que tu dis là; c'est une femme mariée, tout ce qu'il y a de sérieuse. Elle lui envoie de l'argent toutes les semaines parce qu'elle a bon cœur. Ah! c'est une chique femme". "Alors tu le connais le grand Julot?" "Si je le connais! reprit avec chaleur le jeune homme de vingt-deux ans. C'est un de mes meilleurs amis intimes. Il n'y en a pas beaucoup que j'estime comme lui, et bon camarade, toujours prêt à rendre service, ah! tu parles que ce serait un rude malheur s'il lui était arrivé quelque chose". Quelqu'un proposa une partie de dés et à la hâte fébrile avec laquelle le jeune homme de vingt-deux ans retournait les dés et criait les résultats, les yeux hors de la tête, il était aisé de voir qu'il avait un tempérament de joueur. Je ne saisis pas bien ce que quelqu'un lui dit ensuite mais il s'écria d'un ton [vol I.163] de profonde pitié: "Julot un maquereau! C'est-à-dire qu'il dit qu'il est un maquereau. Mais il n'est pas foutu de l'être. Moi je l'ai vu payer sa femme, oui la payer. C'est-à-dire que je ne dis pas que Jeanne l'Algérienne ne lui donnait pas quelque chose, mais elle ne lui donnait pas plus de cinq francs, une femme qui était en maison, qui gagnait plus de cinquante francs par jour. Se faire donner que cinq francs il faut qu'un homme soit trop bête. Et maintenant qu'elle est sur le front, elle a une vie dure, je veux bien, mais elle gagne ce qu'elle veut, eh bien elle ne lui envoie rien. Ah! un maquereau Julot. Il y en a beaucoup qui pourraient se dire maquereaux à ce compte-là. Non seulement ce n'est pas un maquereau mais à mon avis c'est même un imbécile". Le plus vieux de la bande et que le patron avait sans doute à cause de son âge chargé de lui faire garder une certaine tenue, n'entendit étant allé un moment jusqu'aux cabinets que la fin de la conversation. Mais il ne put s'empêcher de me regarder et parut visiblement contrarié de l'effet qu'elle avait dû produire sur moi. Sans s'adresser spécialement au jeune homme de vingt-deux ans qui venait pourtant d'exposer cette théorie de l'amour vénal, il dit, d'une façon générale: "Vous causez trop et trop fort, la fenêtre est ouverte, il y a des gens qui dorment à cette heure-ci. Vous savez bien que si le patron rentrait et vous entendait causer comme ça, il ne serait pas content. "Précisément en ce moment on entendit la porte s'ouvrir et tout le monde se tut croyant que c'était le patron, mais ce n'était qu'un chauffeur d'auto étranger auquel tout le monde fit grand accueil. Mais en voyant une chaîne de montre superbe qui s'étalait [vol I.164] sur la veste du chauffeur, le jeune homme de vingt-deux ans lui lança un coup d'oeil interrogatif et rieur, suivi d'un froncement de sourcil et d'un clignement d'oeil sévère dirigé de mon côté. Et je compris que le premier regard voulait dire: "Qu'est-ce que ça? tu l'as volée? Toutes mes félicitations". Et le second: "Ne dis rien à cause de ce type que nous ne connaissons pas. "Tout à coup le patron entra chargé de plusieurs mètres de grosses chaînes capables d'attacher plusieurs forçats, suant, et dit: "J'en ai une charge, si vous tous vous n'étiez pas si fainéants, je ne devrais pas être obligé d'y aller moi-même". Je lui dis que je demandais une chambre. "Pour quelques heures seulement, je n'ai pas trouvé de voiture et je suis un peu malade. Mais je voudrais qu'on me monte à boire". "Pierrot, va à la cave chercher du cassis et dis qu'on mette en état le numéro 43. Voilà le 7 qui sonne. Ils disent qu'ils sont malades. Malades je t'en fiche, c'est des gens à prendre de la coco, ils ont l'air à moitié piqués, il faut les foutre dehors. A-t-on mis une paire de draps au 22? Bon, voilà le 7 qui sonne encore, cours-y voir. Allons, Maurice, qu'est-ce que tu fais là, tu sais bien qu'on t'attend, monte au 14 bis. Et plus vite que ça". Et Maurice sortit rapidement suivant le patron qui un peu ennuyé que j'eusse vu ses chaînes disparut en les emportant. "Comment que tu viens si tard?" demande le jeune homme de vingt-deux ans au chauffeur. "Comment, si tard, je suis d'une heure en avance. Mais il fait trop chaud marcher. J'ai rendez-vous qu'à minuit". "Pour qui donc est-ce que tu viens?" "Pour Pamela la charmeuse", dit le chauffeur oriental dont le rire découvrit les belles dents blanches. "Ah!" dit le jeune [vol I.165] homme de vingt-deux ans. Bientôt on me fit monter dans la chambre 43, mais l'atmosphère était si désagréable et ma curiosité si grande que mon "cassis" bu je redescendis l'escalier, puis pris d'une autre idée, je remontai et dépassai l'étage de la chambre 43, allai jusqu'en haut. Tout à coup, d'une chambre qui était isolée au bout d'un couloir me semblèrent venir des plaintes étouffées. Je marchai vivement dans cette direction et appliquai mon oreille à la porte. "Je vous en supplie, grâce, grâce, pitié, détachez-moi, ne me frappez pas si fort, disait une voix. Je vous baise les pieds, je m'humilie, je ne recommencerai pas. Ayez pitié". "Non, crapule, répondit une autre voix, et puisque tu gueules et que tu te traînes à genoux, on va t'attacher sur le lit, pas de pitié", et j'entendis le bruit du claquement d'un martinet probablement aiguisé de clous car il fut suivi de, cris de douleur. Alors je m'aperçus qu'il y avait dans cette chambre un oeil de bœuf latéral dont on avait oublié de tirer le rideau; cheminant à pas de loup dans l'ombre, je me glissai jusqu'à cet oeil de bœuf, et là enchaîné sur un lit comme Prométhée sur son rocher, recevant les coups d'un martinet en effet planté de clous que lui infligeaient Maurice, je vis, déjà tout en sang, et couvert d'ecchymoses qui prouvaient que le supplice n'avait pas lieu pour la première fois, je vis devant moi M. de Charlus. Tout d'un coup la porte s'ouvrit et quelqu'un entra qui heureusement ne me vit pas, c'était Jupien. Il s'approcha du baron avec un air de respect et un sourire d'intelligence: "Hé bien, vous n'avez pas besoin de moi?" Le baron pria Jupien de faire sortir un moment Maurice. Jupien le mit dehors avec la plus grande désinvolture. "On ne peut pas nous entendre?" dit le baron [vol I.166] à Jupien qui lui affirma que non. Le baron savait que Jupien, intelligent comme un homme de lettres, n'avait nullement l'esprit pratique, parlait toujours devant les intéressés avec des sous-entendus qui ne trompaient personne et des surnoms que tout le monde connaissait. "Une seconde", interrompit Jupien qui avait entendu une sonnette retentir à la chambre n° 3. C'était un député de l'Action Libérale qui sortait. Jupien n'avait pas besoin de voir le tableau car il connaissait son coup de sonnette, le député venant en effet tous les jours après déjeuner. Il avait été obligé ce jour-là de changer ses heures, car il avait marié sa fille à midi à Saint-Pierre de Chaillot. Il était donc venu le soir, mais tenait à partir de bonne heure à cause de sa femme, vite inquiète quand il rentrait tard, surtout par ces temps de bombardement. Jupien tenait à accompagner sa sortie pour témoigner de la déférence qu'il portait à la qualité d'honorable, sans aucun intérêt personnel d'ailleurs. Car bien que ce député répudiant les exagérations de l'Action Française (il eût d'ailleurs été incapable de comprendre une ligne de Charles Maurras ou de Léon Daudet) fût bien avec les ministres flattés d'être invités à ses chasses, Jupien n'aurait pas osé lui demander le moindre appui dans ses démêlés avec la police. Il savait que s'il s'était risqué de parler de cela au législateur fortuné et froussard, il n'aurait pas évité la plus inoffensive des "descentes" mais eût instantanément perdu le plus généreux de ses clients. Après avoir reconduit jusqu'à la porte le député qui avait rabattu son chapeau sur ses yeux, relevé son col, et glissant rapidement comme il faisait dans ses programmes électoraux, croyait [vol I.167] cacher son visage, Jupien remonta près de M. de Charlus à qui il dit: "C'était M. Eugène". Chez Jupien, comme dans les maisons de santé, on n'appelait les gens que par leur prénom tout en ayant soin d'ajouter à l'oreille pour satisfaire la curiosité des habitués, ou augmenter le prestige de la maison, leur nom véritable. Quelquefois cependant Jupien ignorait la personnalité vraie de ses clients, s'imaginait et disait que c'était tel boursier, tel noble, tel artiste, erreurs passagères et charmantes pour ceux qu'on nommait à tort, et finissait par se résigner à ignorer toujours qui était Monsieur Victor. [Addition marginale] Jupien avait aussi l'habitude pour plaire au baron de faire l'inverse de ce qui est de mise dans certaines réunions. "Je vais vous présenter Monsieur Lebrun (à l'oreille: il se fait appeler M. Lebrun mais en réalité c'est le grand-duc de Russie). Inversement, Jupien sentait que ce n'était pas encore assez de présenter à M. de Charlus un garçon laitier. Il lui murmurait en clignant de l'oeil: il est garçon laitier mais au fond c'est surtout un des plus dangereux apaches de Belleville (il fallait voir le ton grivois dont Jupien disait "apache"). Et comme si ces références ne suffisaient pas, il tâchait d'ajouter quelques "citations". Il a été condamné plusieurs fois pour vol et cambriolage de villas, il a été à Fresnes pour s'être battu (même air grivois) avec des passants qu'il a à moitié estropiés et il a été au bat. d'Af. Il a tué son sergent.