1464 - Mais il faut revenir en arrière. Je descends les boulevards à côté de M. de Charlus

Mais il faut revenir en arrière. Je descends les boulevards à côté de M. de Charlus lequel vient de me prendre comme vague intermédiaire pour des ouvertures de paix entre lui et Morel. Voyant que je ne lui répondais pas, il continua ainsi: "Je ne sais pas du reste pourquoi il ne joue pas, on ne fait plus de musique sous prétexte que c'est la guerre, mais on danse, on dîne en ville. Les fêtes remplissent ce qui sera peut-être, si les Allemands avancent encore, les derniers jours de notre Pompéï. Pour peu que la lave de quelque Vésuve allemand (leurs pièces de marine ne sont pas moins terribles qu'un volcan) vienne les surprendre à leur toilette [vol I.153] et éternise leur geste en l'interrompant, les enfants s'instruiront plus tard en regardant dans des livres de classes illustrés Mme Molé qui allait mettre une dernière couche de fard avant d'aller dîner chez une belle-sœur, ou Sosthène de Guermantes finissait de peindre ses faux sourcils; ce sera matière à cours pour les Brichot de l'avenir; la frivolité d'une époque quand dix siècles ont passé sur elle est digne de la plus grave érudition surtout si elle a été conservée intacte par une éruption volcanique ou des matières analogues à la lave projetées par bombardement. Quels documents pour l'histoire future; quand les gaz asphyxiants analogues à ceux qu'émettaient le Vésuve et des écroulements comme ceux qui ensevelirent Pompéï garderont intactes toutes les dernières imprudentes qui n'ont pas fait encore filer pour Bayonne leurs tableaux et leurs statues. D'ailleurs, n'est-ce pas déjà depuis un an Pompéï par fragments, chaque soir, que ces gens se sauvant dans les caves, non pas pour en rapporter quelque vieille bouteille de Mouton Rothschild ou de Saint-Émilion, mais pour cacher avec eux ce qu'ils ont de plus précieux, comme les prêtres d'Herculanum surpris par la mort au moment où ils emportaient les vases sacrés. C'est toujours l'attachement à l'objet qui amène la mort du possesseur. Paris, lui, ne fut pas comme Herculanum, fondé par Hercule. Mais que de ressemblances s'imposent; et cette lucidité qui nous est donnée n'est pas que de notre époque, chacune l'a possédée. Si je pense que nous pouvons avoir demain le sort des villes du Vésuve, celles-ci sentaient qu'elles étaient menacées du sort des villes maudites de la Bible. On a retrouvé sur les murs d'une des maisons de [vol I.154] Pompéï cette inscription révélatrice: "Sodoma, Gomora". Je ne sais si ce fut ce nom de Sodome et les idées qu'elles éveillèrent en lui, soit celle du bombardement, qui firent que M. de Charlus leva un instant les yeux au ciel, mais il les ramena bientôt sur la terre. "J'admire tous les héros de cette guerre, dit-il. Tenez, mon cher, les soldats anglais que j'ai un peu légèrement considérés au début de la guerre comme de simples joueurs de foot-ball assez présomptueux pour se mesurer avec des professionnels - et quels professionnels -, hé bien, rien qu'esthétiquement ce sont des athlètes de la Grèce, vous entendez bien de la Grèce, mon cher, ce sont les jeunes gens de Platon, ou plutôt des Spartiates. J'ai un ami qui est allé à Rouen où ils ont leur camp, il a vu des merveilles, de pures merveilles dont on n'a pas idée. Ce n'est plus Rouen, c'est une autre ville. Évidemment il y a aussi l'ancien Rouen, avec les Saints émaciés de la cathédrale. Bien entendu, c'est beau aussi, mais c'est autre chose. Et nos poilus! je ne peux pas vous dire quelle saveur je trouve en nos poilus, aux petits Parigots, tenez, comme celui qui passa là, avec son air dessalé, sa mine éveillée et drôle. Il m'arrive souvent de les arrêter, de faire un brin de causette avec eux, quelle finesse, quel bon sens; et les gars de province comme ils sont amusants et gentils avec leur roulement d'r et leur jargon patoiseur... Moi, j'ai toujours beaucoup vécu à la campagne, couché dans les fermes, je sais leur parler, mais notre admiration pour les Français ne doit pas nous faire déprécier nos ennemis, ce serait nous diminuer nous-mêmes. Et vous ne savez pas quel soldat est le soldat allemand, vous qui ne l'avez pas vu comme [vol I.155] moi défiler au pas de parade, au pas de l'oie, "unter den Linden". En revenant à l'idéal de virilité qu'il m'avait esquissé à Balbec et qui avec le temps avait pris chez lui une forme philosophique usant d'ailleurs de raisonnements absurdes, qui par moments, même quand il venait d'être supérieur, laissaient voir la trame trop mince du simple homme du monde, bien qu'homme du monde intelligent: "Voyez-vous, me dit-il, le superbe gaillard qu'est le soldat boche est un être fort, sain, ne pensant qu'à la grandeur de son pays, "Deutschland uber alles", ce qui n'est pas si bête et tandis qu'ils se préparent virilement, nous nous sommes abîmés dans le dilettantisme. "Ce mot signifiait probablement pour M. de Charlus quelque chose d'analogue à la littérature car aussitôt se rappelant sans doute que j'aimais les lettres et avais eu un moment l'intention de m'y adonner, il me tapa sur l'épaule (profitant du geste pour s'y appuyer jusqu'à me faire aussi mal qu'autrefois quand je faisais mon service militaire le recul contre l'omoplate du "76") il me dit comme pour adoucir le reproche: "Oui, nous nous sommes abîmés dans le dilettantisme, nous tous, vous aussi, rappelez-vous, vous pouvez faire comme moi votre mea culpa, nous avons été trop dilettantes." Par surprise du reproche, manque d'esprit de répartie, déférence envers mon interlocuteur et attendrissement pour son amicale bonté, je répondis comme si, ainsi qu'il m'y invitait, j'avais aussi à me frapper la poitrine, ce qui était parfaitement stupide car je n'avais pas l'ombre de dilettantisme à me reprocher. "Allons, me dit-il, je vous quitte (le groupe qui l'avait escorté de loin ayant fini par nous abandonner). Je m'en vais me coucher comme [vol I.156] un très vieux Monsieur, d'autant plus qu'il paraît que la guerre a changé toutes nos habitudes, un de ces aphorismes qu'affectionne Norpois". Je savais du reste qu'en rentrant chez lui, M. de Charlus ne cessait pas pour cela d'être au milieu des soldats car il avait transformé son hôtel en hôpital militaire, cédant du reste, je le crois, aux besoins bien moins de son imagination que de son bon cœur.