Une page de Proust au hasard:
1463 - Malheureusement, dès le lendemain, disons-le tout de suite, M. de Charlus
A l'accent soudain tremblant avec lequel M. de Charlus avait, en me parlant de Morel, scandé ses paroles, au regard trouble qui vacillait au fond de ses yeux, j'eus l'impression qu'il y avait autre chose qu'une banale insistance. Je ne me trompais pas et je dirai tout de suite les deux faits qui me le prouvèrent rétrospectivement (j'anticipe de beaucoup d'années pour le second de ces faits, postérieur à la mort de M. de Charlus. Or elle ne devait se produire que bien plus tard, et nous aurons l'occasion de le revoir plusieurs fois bien différent de ce que nous l'avons connu, et en particulier la dernière fois, à une époque où il avait entièrement oublié Morel). Quant au premier de ces faits, il se produisit deux ans seulement après le soir où je descendai ainsi les boulevards avec M. de Charlus. Donc environ deux ans après cette soirée, je rencontrai Morel. Je pensai aussitôt à M. de Charlus, au plaisir qu'il aurait à revoir le violoniste et j'insistai auprès de lui pour qu'il allât le voir, fût-ce une fois. "Il a été bon pour vous", dis-je à Morel. "Il est déjà vieux, il peut mourir, il faut liquider les vieilles querelles et effacer les traces de la brouille" Morel parut entièrement de mon avis quant à un apaisement désirable, mais il n'en refusa pas moins catégoriquement de faire même une seule visite [vol I.150] à M. de Charlus. "Vous avez tort, lui dis-je. Est-ce par entêtement, par paresse, par méchanceté, par amour-propre mal placé, par vertu (soyez sûr qu'elle ne sera pas attaquée), par coquetterie?" Alors le violoniste tordant dans son visage pour un aveu qui lui coûtait sans doute extrêmement, me répondit en frissonnant: "Non, ce n'est pour rien de tout cela, la vertu je m'en fous, la méchanceté, au contraire, je commence à le plaindre, ce n'est pas par coquetterie, elle serait inutile, ce n'est pas par paresse, il y a des journées entières où je reste à me tourner les pouces, non, ce n'est à cause de rien de tout cela; c'est, ne ledites jamais à personne et je suis fou de vous le dire, c'est, c'est... c'est... par peur!" Il se mit à trembler de tous ses membres. Je lui avouai que je ne le comprenais pas. "Non, ne me demandez pas, n'en parlons plus, vous ne le connaissez pas comme moi, je peux dire que vous ne le connaissez pas du tout." "Mais quel tort peut-il vous faire, il cherchera d'ailleurs d'autant moins à vous en faire qu'il n'y aura plus de rancune entre vous. Et puis au fond, vous savez qu'il est très bon." "Parbleu si, je le sais qu'il est bon! Et la délicatesse et la droiture. Mais laissez-moi, ne m'en parlez plus je vous en supplie, c'est honteux à dire, j'ai peur!" Le second fait date d'après la mort de M. de Charlus. On m'apporta quelques souvenirs qu'il m'avait laissés et une lettre à triple enveloppe, écrite au moins dix ans avant sa mort. Mais il avait été gravement malade, avait pris ses dispositions, puis s'était rétabli avant de tomber plus tard dans l'état où nous le verrons le jour d'une matinée chez la princesse de Guermantes - et la lettre restée dans un coffre avec les objets qu'il [vol I.151] léguait à quelques amis, était restée là sept ans, sept ans pendant lesquels il avait entièrement oublié Morel. La lettre tracée d'une écriture fine et ferme était ainsi conçue: "Mon cher ami, les voies de la Providence sont inconnues. Parfois c'est du défaut d'un être médiocre, qu'elle use pour empêcher de faillir la suréminence d'un juste. Vous connaissez Morel, d'où il est sorti, à quel faîte j'ai voulu l'élever, autant dire à mon niveau. Vous savez qu'il a préféré retourner non pas à la poussière et à la cendre d'où tout homme, c'est-à-dire le véritable phoenix, peut renaître, mais à la boue où rampe la vipère. Il s'est laisséchoir, ce qui m'a préservé de déchoir. Vous savez que mes armes contiennent la devise même de Notre-Seigneur: "Inculcabis super leonem et aspidem" avec un homme représenté comme ayant à la plante de ses pieds, comme support héraldique, un lion et un serpent. Or si j'ai pu fouler ainsi le propre lion que je suis, c'est grâce au serpent et à sa prudence qu'on appelle trop légèrement parfois un défaut, car la profonde sagesse de l'Évangile en fait une vertu, au moins une vertu pour les autres. Notre serpent aux sifflements jadis harmonieusement modulés, quand il avait un charmeur - fort charmé, du reste, - n'était pas seulement musical et reptile, il avait jusqu'à la lâcheté, cette vertu que je tiens maintenant pour divine la Prudence. C'est cette divine prudence qui l'a fait résister aux appels que je lui ai fait transmettre de revenir me voir, et je n'aurai de paix en ce monde et d'espoir de pardon dans l'autre, que si je vous en fais l'aveu. C'est lui qui a été en cela l'instrument de la Sagesse divine, car je l'avais résolu, il ne serait pas sorti de chez moi [vol I.152] vivant. Il fallait que l'un de nous deux disparût. J'étais décidé à le tuer. Dieu lui a conseillé la prudence pour me préserver d'un crime. Je ne doute pas que l'intercession de l'Archange Michel, mon saint patron, n'ait joué là un grand rôle et je le prie de me pardonner de l'avoir tant négligé pendant plusieurs années et d'avoir si mal répondu aux innombrables bontés qu'il m'a témoignées tout spécialement dans ma lutte contre le mal. Je dois à ce serviteur, je le dis dans la plénitude de ma foi et de mon intelligence que le Père céleste ait inspiré à Morel de ne pas venir. Aussi, c'est moi maintenant qui me meurs. Votre fidèlement dévoué Semper, idem P. G. Charlus". Alors je compris la peur de Morel; certes il y avait dans cette lettre bien de l'orgueil et de la littérature. Mais l'aveu était vrai. Et Morel savait mieux que moi que le "côté presque fou" que Madame de Guermantes trouvait chez son beau-frère, ne se bornait pas, comme je l'avaiscru jusque-là, à ces dehors momentanés de rage superficielle et inopérante.
SCENARIO ALBERTINE
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