Une page de Proust au hasard:
1458 - C'est du reste une étrange chose ajouta M. de Charlus
C'est du reste une étrange chose ajouta M. de Charlus de la petite voix pointue qu'il prenait par moments. J'entends des gens qui ont l'air très heureux toute la journée, qui prennent d'excellents coktails, déclarer qu'ils ne pourront aller jusqu'au bout de la guerre, que leur cœur n'aura pas la force, qu'ils ne peuvent pas penser à autre chose, qu'ils mourront tout d'un coup et le plus extraordinaire, c'est que cela arrive en effet, Comme c'est curieux! Est-ce une question d'alimentation, parce qu'ils n'ingèreront plus que des choses mal préparées, ou parce que pour prouver leur zèle, ils s'attellent à des besognes vaines mais qui détruisent le régime qui les conservait. Mais enfin j'enregistre un nombre étonnant de ces étranges morts prématurées, prématurées au moins au gré du défunt. Je ne sais plus ce que je vous disais, que Brichot et Norpois admiraient cette guerre mais quelle singulière manière d'en parler. D'abord avez-vous remarqué ce pullulement d'expressions nouvelles qu'emploie Norpois qui quand elles ont fini par s'user à force d'être employées tous les jours - car vraiment il est infatigable, et je crois que c'est la mort de ma tante Villeparisis qui lui a donné une seconde jeunesse - sont immédiatement remplacées par d'autres lieux communs. Autrefois je me rappelle que vous vous amusiez à noter ces modes de langage qui apparaissaient, se maintenaient, puis disparaissaient: celui qui sème le vent récolte la tempête, les chiens aboient, la caravane passe, faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonne finance disait le baron Louis. Il y a des symptômes qu'il serait exagéré de prendre au tragique mais qu'il [vol I.119] convient de prendre au sérieux, travailler pour le roi de Prusse (celle-là a d'ailleurs ressuscité, ce qui était infaillible). Hé bien depuis hélas que j'en ai vu mourir, nous avons eu le chiffon de papier, les empires de proie, la fameuse kultur qui consiste à assassiner des femmes et des enfants sans défense, la victoire appartient comme disent les Japonais à celui qui sait souffrir un quart d'heure de plus que l'autre, les Germano-Touraniens, la barbarie scientifique - si nous voulons gagner la guerre selon la forte expression de M. Lloyd George - enfin ça ne se compte plus, et le mordant des troupes, et le cran des troupes. Même la syntaxe de l'excellent Norpois subit du fait de la guerre une altération aussi profonde que la fabrication du pain ou la rapidité des transports. Avez-vous remarqué que l'excellent homme tenant à proclamer ses désirs comme une vérité sur le point d'être réalisée, n'ose pas tout de même employer le futur pur et simple qui risquerait d'être contredit par les événements mais a adopté comme signe de ce temps le verbe savoir". J'avouai à M. de Charlus que je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait dire. Il me faut noter ici que le Duc de Guermantes ne partageait nullement le pessimisme de son frère. Il était de plus aussi anglophile que M. de Charlus était anglophobe. Enfin il tenait M. Caillaux pour un traître qui méritait mille fois d'être fusillé. Quand son frère lui demandait des preuves de cette trahison M. de Guermantes répondait que s'il ne fallait condamner que les gens qui signent un papier où ils déclarent "j'ai trahi" on ne punirait jamais le crime de trahison. Mais pour le cas où je n'aurais pas l'occasion d'y revenir, je noterai aussi que deux ans plus tard, le Duc de Guermantes animé du plus [vol I.120] pur anticaillautisme, rencontra un attaché militaire anglais et sa femme, couple remarquablement lettré avec lequel il se lia, comme au temps de l'affaire Dreyfus avec les trois dames charmantes, que dès le premier jour il eut la stupéfaction, parlant de Caillaux dont il estimait la condamnation certaine et le crime patent, d'entendre le couple charmant et lettré dire: "Mais il sera probablement acquitté, il n'y a absolument rien contre lui". M. de Guermantes essaya d'alléguer que M. de Norpois, dans sa déposition, avait dit en regardant Caillaux atterré: "Vous êtes le Giolitti de la France, oui M. Caillaux vous êtes le Giolitti de la France". Mais le couple charmant avait souri, tourné M. de Norpois en ridicule, cité des preuves de son gâtisme et conclu qu'il avait dit cela devant M. Caillaux atterré disait le Figaro, mais probablement en réalité devant M. Caillaux narquois. Les opinions du Duc de Guermantes n'avaient pas tardé à changer. Attribuer ce changement à l'influence d'une anglaise n'est pas aussi extraordinaire que cela eût pu paraître si on l'eut prophétisé même en 1919, où les Anglais n'appelaient les Allemands que les Huns et réclamaient une féroce condamnation contre les coupables. Leur opinion à eux aussi devait changer et toute décision être approuvée par eux qui pouvait contrister la France et venir en aide à l'Allemagne. Pour revenir à M. de Charlus. "Mais si", répondit-il à l'aveu que je ne le comprenais pas "savoir dans les articles de Norpois est le signe du futur, c'est-à-dire le signe des désirs de Norpois et des désirs de nous tous d'ailleurs," ajouta-t-il peut-être sans une complète sincérité. "Vous comprenez bien que si savoir n'était pas devenu le simple signe du futur, on comprendrait [vol I.121] à la rigueur que le sujet de ce verbe pût être un pays, par exemple chaque fois que Brichot dit: "L'Amérique ne saurait rester indifférente à ces violations répétées du droit". "La Monarchie bicéphale ne saurait manquer de venir à résipiscence". Il est clair que de telles phrases expriment les désirs de Norpois (comme les siens, comme les vôtres) mais enfin là le verbe peut encore garder malgré tout son sens ancien, car un pays peut "savoir", l'Amérique peut savoir, la monarchie "bicéphale" elle-même peut savoir (malgré l'éternel manque de psychologie), mais le doute n'est plus possible quand Brichot écrit "ces dévastations systématiques ne sauraient persuader aux neutres" "la région des lacs ne saurait manquer de tomber à bref délai aux mains des alliés". "Les résultats de ces élections neutralistes ne sauraient refléter l'opinion de la grande "majorité du pays". Or il est certain que ces dévastations, ces régions et ces résultats de votes sont des choses inanimées qui ne peuvent pas "savoir". Par cette formule Norpois adresse simplement aux neutres l'injonction (à laquelle j'ai le regret de constater qu'ils ne semblent pas obéir) de sortir de la neutralité ou aux régions des lacs de ne plus appartenir aux "Boches" (M. de Charlus mettait à prononcer le mot boche le même genre de hardiesse que jadis dans le train de Balbec à parler des hommes dont le goût n'est pas pour les femmes). D'ailleurs avez-vous remarqué avec quelles ruses Norpois a toujours commencé dès 1914 ses articles aux neutres. Il commence par déclarer que certes la France n'a pas à s'immiscer dans la politique de l'Italie ou de la Roumanie ou de la Bulgarie, etc. Seules c'est à ces puissances qu'il convient de décider en toute [vol I.122] indépendance et en ne consultant que l'intérêt national si elles doivent ou non sortir de la neutralité. Mais si ces premières déclarations de l'article (ce qu'on eût appelé autrefois l'exorde) sont si remarquables et désintéressées, le morceau suivant l'est généralement beaucoup moins. Toutefois en continuant, dit en substance Norpois, il est bien clair que seules tireront un bénéfice matériel de la lutte, les nations qui se seront rangées du côté du Droit et de la Justice. On ne peut attendre que les alliés récompensent, en leur octroyant leurs territoires, d'où s'élève depuis des siècles la plainte de leurs frères opprimés, les peuples qui suivant la politique de moindre effort n'auront pas mis leur épée au service des alliés." Ce premier pas fait vers un conseil d'intervention, rien n'arrête plus Norpois, ce n'est plus seulement le principe mais l'époque de l'intervention sur lesquels il donne des conseils de moins en moins déguisés. "Certes dit-il en faisant ce qu'il appellerait lui-même le bon apôtre, c'est à l'Italie, à la Roumanie seules de décider de l'heure opportune et de la forme sous laquelle il leur conviendra d'intervenir. Elles ne peuvent pourtant ignorer qu'à trop tergiverser elles risquent de laisser passer l'heure. Déjà les sabots des cavaliers russes font frémir la Germanie traquée d'une indicible épouvante. Il est bien évident que les peuples qui n'auront fait que voler au secours de la victoire dont on voit déjà l'aube resplendissante n'auront nullement droit à cette même récompense qu'ils peuvent encore en se hâtant, etc." C'estcomme au théâtre quand on dit: "Les dernières places qui restent ne tarderont pas à être enlevées. Avis aux retardataires." Raisonnement d'autant plus stupide que Norpois le refait tous les six mois, et dit périodiquement [vol I.123] à la Roumanie: "L'Heure est venue pour la Roumanie de savoir si elle veut ou non réaliser ses aspirations nationales. Qu'elle attende encore il risque d'être trop tard". Or, depuis deux ans qu'il le dit, non seulement le "trop tard" n'est pas encore venu, mais on ne cesse de grossir les offres qu'on fait à la Roumanie. De même il invite la France, etc., à intervenir en Grèce en tant que puissance protectrice parce que le traité qui liait la Grèce à la Serbie n'a pas été tenu. Or, de bonne foi, si la France n'était pas en guerre et ne souhaitait pas le concours ou la neutralité bienveillante de la Grèce, aurait-elle l'idée d'intervenir en tant que puissance protectrice, et le sentiment moral qui la pousse à se révolter parce que la Grèce n'a pas tenu ses engagements avec la Serbie, ne se tait-il pas aussi dès qu'il s'agit de violation tout aussi flagrante de la Roumanie et de l'Italie qui, avec raison, je le crois, comme la Grèce aussi, n'ont pas rempli leurs devoirs, moins impératifs et étendus qu'on ne dit d'alliés de l'Allemagne. La vérité c'est que les gens voient tout par leur journal et comment pourraient-ils faire autrement puisqu'ils ne connaissent pas personnellement les gens ni les événements dont il s'agit. Au temps de l'affaire qui passionnait si bizarrement à une époque dont il est convenu de dire que nous sommes séparés par des siècles, car les philosophes de la guerre ont accrédité que tout lien est rompu avec le passé, j'étais choqué de voir des gens de ma famille accorder toute leur estime à des anticléricaux, anciens communards que leur journal leur avait présenté comme antidreyfusards et honnir un général bien né et catholique mais révisionniste. Je ne le suis pas moins de voir tous les Français exécrer l'Empereur [vol I.124] François-Joseph qu'ils vénéraient, avec raison je peux vous le dire moi qui l'ai beaucoup connu et qu'il veut bien traiter en cousin. Ah, je ne lui ai pas écrit depuis la guerre, ajouta-t-il comme avouant hardiment une faute qu'il savait très bien qu'on ne pouvait blâmer. Si, la première année, et une seule fois. Mais qu'est-ce que vous voulez cela ne change rien à mon respect pour lui, mais j'ai ici beaucoup de jeunes parents qui se battent dans nos lignes et qui trouveraient je le sais fort mauvais, que j'entretienne une correspondance suivie avec le chef d'une nation en guerre avec nous. Que voulez-vous, me critique qui voudra, ajouta-t-il comme s'exposant hardiment à mes reproches, je n'ai pas voulu qu'une lettre signée Charlus arrivât en ce moment à Vienne. La plus grande critique que j'adresserais au vieux souverain, c'est qu'un seigneur de son rang, chef d'une des maisons les plus anciennes et les plus illustres d'Europe, se soit laissé mener par ce petit hobereau fort intelligent d'ailleurs, mais enfin par un simple parvenu comme Guillaume de Hohenzollern. Ce n'est pas une des anomalies les moins choquantes de cette guerre". Et comme dès qu'il se replaçait au point de vue nobiliaire qui pour lui au fond dominait tout, M. de Charlus arrivait à d'extraordinaires enfantillages, il me dit du même ton qu'il m'eût parlé de la Marne ou de Verdun qu'il y avait des choses capitales et fort curieuses que ne devrait pas omettre celui qui écrirait l'histoire de cette guerre. "Ainsi, me dit-il, par exemple, tout le monde est si ignorant que personne n'a fait remarquer cette chose si marquante: le grand maître de l'ordre de Malte, qui est un pur boche, n'en continue pas moins de vivre à Rome où il jouit en tant [vol I.125] que grand maître de notre ordre, du privilège del'exterritorialité. C'est intéressant," ajouta-t-il d'un air de me dire: "Vous voyez que vous n'avez pas perdu votre soirée en me rencontrant". Je le remerciai et il prit l'air modeste de quelqu'un qui n'exige pas de salaire. "Qu'est-ce que j'étais donc en train de vous dire? Ah! oui que les gens haïssaient maintenant François-Joseph, d'après leur journal. Pour le roi Constantin de Grèce et le tzar de Bulgarie, le public a oscillé, à diverses reprises, entre l'aversion et la sympathie, parce qu'on disait tour à tour qu'ils se mettaient du côté de l'Entente ou de ce que Norpois appelle les Empires centraux. C'est comme quand il nous répète à tout moment que l'"heure de Venizelos va sonner". Je ne doute pas que M. Venizelos soit un homme d'état plein de capacité, mais qui nous dit que les gens désirent tant que cela Venizelos. Il voulait, nous dit-on, que la Grèce tînt ses engagements envers la Serbie. Encore faudrait-il savoir quels étaient ces engagements et s'ils étaient plus étendus que ceux que l'Italie et la Roumanie ont cru pouvoir violer. Nous avons de la façon dont la Grèce exécute ses traités et respecte sa constitution un souci que nous n'aurions certainement pas si ce n'était pas notre intérêt. Qu'il n'y ait pas eu la guerre, croyez-vous que les puissances "garantes" auraient même fait attention à la dissolution des Chambres. Je vois simplement qu'on retire un à un ses appuis au Roi de Grèce pour pouvoir le jeter dehors ou l'enfermer le jour où il n'aura plus d'armée pour le défendre. Je vous disais que le public ne juge le Roi de Grèce et le Roi des Bulgares que d'après les journaux. Et comment pourraient-ils penser, sur eux autrement que par le journal puisqu'ils [vol I.126] ne les connaissent pas. Moi je les ai vus énormément, j'ai beaucoup connu, quand il était diadoque, Constantin de Grèce, qui était une pure merveille. J'ai toujours pensé que l'Empereur Nicolas avait eu un énorme sentiment pour lui. En tout bien tout honneur bien entendu. La Princesse Christian en parlait ouvertement mais c'est une gale. Quant au tzar des Bulgares, c'est une fine coquine, une vraie affiche mais très intelligent, un homme remarquable. Il m'aime beaucoup".
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